Pâle d'une pâleur de moribond assoupi, l'eau silencieuse des canaux réfléchissait la torpeur d'une ville de palais déserts et de temples abandonnés. Zéphyr balançait mollement, aux balcons fleuris de rouille, les jardins de lianes pensives, noyant aux miroirs ternis la traîne jaunissante de leurs robes de fées. Sur toute la cité de vision planait, en finale de mélodie de rêve, un silence plus irréel que le tintement d'oreilles des fiévreux. La ville que j'avais aimée jeune et joyeuse était morte avec la jeunesse et la joie de mon cœur. Je reconnus le palais ducal où le régent de S… m'avait présenté à la plus douce des belles. Les portes étaient condamnées, les lichens rongeurs avaient envahi les marches disjointes des perrons, l'eau verte des rios noyait les seuils, l'arc-en-ciel brûlé des soleils anciens miroitait en couleurs de poison aux grandes fenêtres indifférentes. J'interrogeais en vain les quatre horizons ; le silence, le crépuscule et l'oubli s'étaient établis en maîtres absolus en tous lieux.
Oscar Vladislas de Lubicz MILOSZ
(1877 - 1939)
(1910)
[L'Amoureuse initiation - Éditions André Silvaire / 1958 / p.27]

Admirable récit d’une passion où la tendresse le dispute à la jalousie. Milosz a fait du drame – de l’ascension – de M. de Pinamonte, qui reflète quelques-unes de ses inquiétudes essentielles, un récit somptueux et fascinant où la Venise de Shakespeare et celle du XVIIIe siècle apparaît comme un personnage double : ville de l’amour heureux et décor de la destruction, de la fin des choses, ville parcourue par les cortèges de Carnaval et par des ombres criminelles ; ville de la fête et du désespoir, de la femme et de l’amour victimes du temps. Pour ses poèmes, les propositions sont les bienvenues…

En 1889 (à l'âge de 12 ans) sa famille s'installe en France (son père est alors soigné par Charcot). En 1896 il obtient le baccalauréat ès lettres et suit jusqu'en 1899 les cours de l'École du Louvre et de l'École des Langues Orientales. Il étudie l'épigraphie hébraïque et assyrienne.
    En 1899 (à 22 ans), publication de son premier recueil, Le Poème des Décadences, à Paris, chez Girard et Villerelle. (voir bibliographie) Milosz aurait pu faire carrière de traducteur : il possède pas moins de quatre langues maternelles (le Russe, le Balte, le Polonais et le Français) et au moins deux autres, apprises à l'âge adulte (l'Anglais et l'Allemand). Il n'écriera et ne publiera qu'en français, trouvant peut-être ainsi quelque illusion d'enracinement dans un pays.
1901 : tentative de suicide.
    Entre 1902 et 1906 il voyage beaucoup : retour sur ses terres de Lituanie, Allemagne, Russie, France, Suisse.

    Assez de littérature, parlons un peu de nous. Je suis, depuis un an et demi, tout seul en Lithuanie, province baltique, dans les terres de mes ancêtres, où je suis retenu par des affaires négligées depuis quarante ans [...]. L'été je monte à cheval et fais des vers par milliers, l'hiver je vais en traîneau et relis Kant, Schopenhauer et Platon, en fumant ma pipe. Je fais aussi de temps en temps de petits voyages avec deux amis, – en Espagne avec Don Quichotte et en Italie avec Henri Heine. On peut s'habituer à tout : l'important c'est de vivre le moins possible dans ce qu'on nomme le monde de la réalité.

    1906 : publication de son second recueil de poèmes intitulé Les Sept Solitudes, à Paris, chez Jouve. (voir bibliographie) Milosz commence une vie d' "errance", voyage dans toute l'Europe jusqu'en 1914 : Allemagne, Pologne, Autriche, Italie, Espagne, Angleterre,... Il apprend plusieurs langues, s'installe à Venise et entre en 1910 dans la période la plus prolifique de sa carrière littéraire, période qui durera jusqu'en 1915 et durant laquelle il publiera notamment L'Amoureuse Initiation (1910).
    1914 : le 14 décembre, Milosz est la proie de ce qu'il nommera plus tard la "nuit d'illumination" durant laquelle il entrevoit "le soleil spirituel". La critique traditionnelle accorde une grande importance à cet événement qui scinde l'existence de l'auteur en deux, en lui donnant souvent bien plus de sens qu'il n'en a. Toutefois, les nouvelles générations de chercheurs semblent peu à peu laisser de côté ce moment d'extase mystique, ou plutôt ils cherchent à le remettre à sa juste place en ne le considérant plus comme un tournant dans l'œuvre de Milosz, mais comme un événement supplémentaire dans sa quête spirituelle.
    La suite de son existence est faite d'un abandon progressif de la littérature au profit de sa carrière diplomatique. Il écrit encore, bien sûr, des poèmes, des poèmes philosophiques, des discours diplomatiques et politiques, mais la première guerre mondiale semble avoir mis un coup d'arrêt à son engouement pour les lettres. On pourra s'intéresser aux "poèmes métaphysiques" des années vingt qui mêlent de façon inextricable littérature, religion, kabbale et philosophie ; textes ésotériques, hermétiques, à propos desquels on peut se demander s'ils entrent vraiment dans le champ littéraire. L'auteur publie son dernier texte, La Clef de l'Apocalypse, en 1938. Atteint d'un cancer, il meurt d'un arrêt cardiaque le 2 mars 1939, juste avant que n'éclate la guerre mondiale qu'il pressentait.