La République est toujours en danger

La politique, telle qu’elle est pratiquée en France, est décidément bien étrange. Elle compte un grand nombre d’hommes et de femmes de qualité, dévoués à la chose publique, instruits par de brillantes études dans les meilleures écoles et universités, là où on apprend à étayer son raisonnement, et, chaque fois qu’un débat d’importance est lancé, exigeant clairvoyance et hauteur de vue, elle tombe dans les préjugés et devient inintelligente. Exemple : l’insécurité.
Le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, continue de travailler sur un projet de loi dont l’attirail juridique devrait permettre de lutter avec davantage d’efficacité contre la délinquance. Il a été nommé à ce poste pour accomplir cette mission extrêmement compliquée comme, avant lui, tous ses prédécesseurs qui, à en croire les premiers intéressés, c’est-à-dire les Français, ont globalement échoué. C’était – on se doit de s’en souvenir – l’enseignement de la dernière présidentielle et l’explication, entre autres, de l’effrayant score de Jean-Marie Le Pen.
Ne pas agir, après un tel coup de semonce électorale, serait une faute. On ne peut à la fois verser toutes les larmes de son corps sur la montée inquiétante de l’extrême droite et ne rien faire pour la contrer. La lutte contre l’insécurité est l’une des manières de renvoyer Le Pen dans une marginalité dont il n’aurait jamais dû sortir. Il y a urgence et devoir à prendre des mesures. Sarkozy s’y emploie. Et on lui colle immédiatement sur le dos des étiquettes infamantes, l’accusant de vouloir établir en France un Etat policier.
Le projet Sarkozy, pour ce qu’on en connaît, est peut-être amendable, voire critiquable. Mais ce ministre de l’Intérieur, au moins, avance et propose. Qu’on discute alors de ce qu’il entend faire au lieu de l’épingler d’entrée sans prendre le soin élémentaire de réfléchir à ses solutions ou à celles qu’il faudrait avancer. Ce serait là le fonctionnement normal d’une démocratie vivante. Elle est, en France, ankylosée. À entendre les belles âmes déchaînées contre ce projet – attentatoire, disent-elles, à nos libertés -, la République serait en danger. Elle l’est effectivement. Mais pas à cause de Sarkozy.
La République est en danger parce qu’il y a quelques mois un authentique néofasciste, indigne d’un pays de grande culture comme la France, est arrivé au second tour de la présidentielle et menace, si rien n’est fait, de pervertir d’autres scrutins. La République est en danger parce qu’une forte proportion de Français, parmi les plus défavorisés, vivent dans une insécurité grandissante dont la conséquence à terme est de briser le contrat qui les unit à la société. La République est en danger parce que, depuis des années, la classe politique mais aussi les parents et les citoyens, tous en charge de la défendre, ont baissé la garde et abdiqué leur autorité, abandonnant les banlieues et les quartiers à haut risque dans des jachères de non-droit, laissant les proxénètes exercer leur commerce, ignorant les drames des immigrés clandestins embrigadés dans des filières esclavagistes. On pourrait également parler des dealers et des réseaux organisés du commerce de la drogue,…
La République est, toujours, en danger… et les politiques continuent à se chamailler. Ils devraient lire et apprendre par cœur ce petit texte qui parle des jeunes et, au-delà, de tous les individus qui composent une société : « Lorsque les pères s’habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement, les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus, au-dessus d’eux, l’autorité de rien et de personne, alors c’est là, en toute liberté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie. »
Ces lignes, si actuelles, ont été écrites par un très ancien philosophe : Platon (env. 427-348 avant J-C).