Douce Maîtresse

 

Chanson

 

Douce Maîtresse, touche,

Pour soulager mon mal,

Ma bouche de ta bouche

Plus rouge que coral ;

Que mon col soit pressé

De ton bras enlacé.

 

Puis, face dessus face,

Regarde-moi les yeux,

Afin que ton trait passe

En mon cœur soucieux,

Cœur qui ne vit sinon

D'Amour et de ton nom.

 

Je l'ai vu fier et brave,

Avant que ta beauté

Pour être son esclave

Du sein me l'eût ôté ;

Mais son mal lui plaît bien,

Pourvu qu'il meure tien.

 

Belle, par qui je donne

A mes yeux, tant d'émoi,

Baise-moi, ma mignonne,

Cent fois rebaise-moi :

Et quoi ? faut-il en vain

Languir dessus ton sein ?

 

Maîtresse, je n'ai garde

De vouloir t'éveiller.

Heureux quand je regarde

Tes beaux yeux sommeiller,

Heureux quand je les vois

Endormis dessus moi.

 

Veux-tu que je les baise

Afin de les ouvrir ?

Ha ! tu fais la mauvaise

Pour me faire mourir !

Je meurs entre tes bras,

Et s'il ne t'en chaut pas !

 

Ha ! ma chère ennemie,

Si tu veux m'apaiser,

Redonne-moi la vie

Par l'esprit d'un baiser.

Ha ! j'en sens la douceur

Couler jusques au cœur.

 

J'aime la douce rage

D'amour continuel

Quand d'un même courage

Le soin est mutuel.

Heureux sera le jour

Que je mourrai d'amour !

 

Pierre de RONSARD

(1524-1585)

[Second Livre des Amours]