La voix du soir

 

La voix du soir est sainte et forte,

Lourde de songe et de parfums,

Et son flot d'ombre me rapporte

La cendre des espoirs défunts.

 

J'ai dit à l'amour qu'il s'en aille,

Et son pas d'aube, je l'écoute

Qui dans la gaieté des sonnailles

S'étouffe au tournant de la route.

 

La douceur de ce soir témoigne

De la bonté calme des choses.

Je voudrais vivre ! qu'on éloigne

Le vin où macèrent des roses,

 

Qu'on éloigne les mots subtils,

Les rythmes triples en tiares,

Les stylets stellés de béryls

Et les simarres d'or barbares.

 

Je suis las des perversités,

Je voudrais que mon âme lasse

Redevienne enfant des cités

Où le lys règne sur les places,

 

Que mon âme d'ombre délaisse

Les jardins de ronces haineuses,

Et laisse l'orgueil pour l'humblesse

Et redevienne lumineuse.

 

Le ciel est tendu d'améthyste,

Et maints péchés sont déliés...

Je songe un livre de pitié

Pour les âmes simples et tristes.

 

Charles GUÉRIN

(1873-1907)

[Le sang des crépuscules]