Chant d'amour

 

Amour au cœur déjà me fait sentir

Des ans passés un honteux repentir

Qui me faisait ignorer sa puissance :

Déjà en moi je me sens accusé

D'ainsi avouer de ma vie abusé,

Me repaissant de fausse jouissance.

 

J'étais content, mais pour rien ne vouloir ;

J'étais joyeux de point ne me douloir ;

Mon heur passait sans que je l'aperçusse,

Je jouissais en l'ombre de mon bien

Sans m'en sentir, sans entendre combien

Et sans avouer à qui le gré j'en susse.

 

J'ai maintenant en quoi me réjouir,

Je vois de quoi je désire jouir,

Amour me fait mon heur apercevable.

Au gré de lui je me suis asservi,

Mais je connais que plus libre j'en vis,

Et du tout suis à l'Amour redevable.

 

Tout seul j'étais muni de mon effort,

Dedans moi seul trouvais mon réconfort

A moi tout seul de moi je rendais compte ;

Mais ores, mon bien départi plus en croit,

M'être amoindri m'est renfort et surcroît,

 

... Non le plus soyeux des aériens souffleurs

Fait sur la Terre épanouir tant de fleurs

A l'arriver de la première année,

Non des oiseaux, sur les arbres branchez,

Tant de fredons gaiement sont tranchez

Lors que leur flamme est nouvellement née ;

 

Non l'Océan, au Soleil rayonnant,

Au vent posé va plus doux sillonnant

Ses flots traits d'égales entresuites,

Qu'Amour m'émeut de désireux plaisirs

D'avis joyeux et de plaisants désirs

Et gaietés près à près introduites.

 

Bénis destins qui par leurs cours secrets

Ont ordonné de mes ans les degrés

Me réservant à si grand'connaissance !

Bénit cent fois le jour qui reluisait

Et l'Astre encor qui le favorisait

Quand il me fut cause de renaissance.

 

Alors qu'en moi, et en plus de cent lieux,

J'ai repris vie, et surtout en ces yeux

Qui aux splendeurs de ce beau corps éclairent.

Ce sont les yeux, de ma foi le gardien

Tel qu'obtenir je n'espère nul don

Plus assuré que celui qu'ils déclarent

 

Je veux penser, sans plus, à l'avenir,

Des ans passés perdre le souvenir

Et de ma vie au compte les déduire.

Mon songe obscur, d'un beau réveil vaincu,

Me fait juger que ce que j'ai vécu

Etait la nuit du jour qui devait luire.

 

Jacques PELETIER DU MANS

(1517-1582)