Le dahlia bleu

 

Où donc s'envolent vos semaines,

Pourquoi, soucieux jardiniers,

Ce surcroît de soins et de peines?

Vos jardins sont des ateliers

Où vous tissez des fleurs humaines.

Ô fleurs divines d'autrefois !

Lis et roses, fuyez aux bois ;

Bluets, pervenches, violettes

Myosotis, vivez seulettes,

Sous l'œil de Dieu,

Ils rêvent le dahlia bleu,

 

Qu'il faudrait une main savante

Pour semer à son gré l'azur

Qui des cieux colore la tente,

Se réfléchit dans un flot pur,

Et dans mille fleurs nous enchante !

Toute fleur qui nous laisse voir

Le bleu du ciel dans son miroir,

Bluet, pervenche, violette,

Myosotis, éclôt seulette

Sous l'œil de Dieu,

Ils rêvent le dahlia bleu.

 

Autour des valses, des quadrilles,

Des rondes et des jeux du soir,

Où se pressent les jeunes filles,

Rôde un spectre vêtu de noir

Qui censure les plus gentilles.

Vous n'êtes rien, frêles beautés,

Au prix des rêves enchantés

Qui tourbillonnent dans sa tête.

Nulle part il ne voit complète

L'œuvre de Dieu,

Il rêve le dahlia bleu.

 

Voyez les rondes les dimanches,

Sous les vieux noyers des hameaux !

Ces enfants ou brunes ou blanches

Sont les myosotis des eaux

Ou les bluets ou les pervenches.

Voyez dans le bal animé

Ces enfants qui n'ont pas aimé,

Pâles comme les violettes,

Peut-être au sein de ces fleurettes,

Filles de Dieu,

Se cache le dahlia bleu !

 

Pierre DUPONT

[Chants et Chansons – 1853]