Chanson de l’artichaut

 

J'ai cent feuilles à mon cœur tremblant

  Comme celui d'un galant ;

  Brune, rousse ou blonde,

  Il en est pour tout le monde.

 

J'ai cent feuilles tendres d'un côté

  Et piquantes de l'autre,

  Comme feintises et patenôtres

  De jouvenceaux amignottés.

 

Mais sans doute, belles, peu vous chaut

  D'un joli cœur d'artichaut,

Et brune, rousse ou blonde préférerait

  Le simple cœur d'un dameret.

 

De sorte qu'il me faudra finir aussi

  À la barigoule ou farci,

Dans la marmite d'un cuisinier gras

Sans même savoir qui me mangera.

 

J'avais cent feuilles à mon cœur tremblant

  Comme celui d'un galant ;

Il en était pour toutes les belles, et plus,

Mais personne à la ronde n'en a voulu.

 

Tristan KLINGSOR

[Le Valet de cœur – 1908]