Les plaisirs des jardins

 

Écoute, au beau jardin, couler à petits bruits

La fontaine où, dès l'aube, un bras pieux recueille

L'eau qui plaît à la soif de l'herbe et de la feuille,

Des petits rosiers tors et des arbres à fruits.

 

- Viens avec moi, ce soir, en doux pèlerinage,

Vers les massifs touffus et les clairs espaliers

Où par la tige courte et forte, sont liés

Les brugnons éclatants au verdoyant treillage.

 

Vois ces fleurs où la guêpe heureuse joue et boit,

Respire ces parfums que le vent chaud déplisse,

Touche ces groseilliers aux baies rondes et lisses

Où s'enfonce au sommet un petit clou de bois.

 

L'arôme de l'œillet et de la mirabelle

Fait dans l'air un chemin, qui suit avidement,

Cette guêpe qui vient blesser, en les aimant,

La prune paresseuse et la pêche si belle...

 

- L'heure est suave et lourde ainsi qu'un fruit mûri,

Le temps vivant s'égoutte au bruit de la fontaine,

La brise, les pistils, les ailes, les antennes,

Mêlent l'insecte ardent aux pétales surpris.

 

L'arbre sec, où les durs abricots s'"éclaboussent

De ruisselant soleil ou bien d'eau quand il pleut,

Retient dans son ombrage et son cercle mielleux

La fileuse araignées et les abeilles rousses.

 

Sens-tu comme il est vif, sage, divin et beau,

Le froid gonflé de suc auguste de la terre,

Et sache, comme moi, honorer le mystère

De la chair tendre éclose à l'entour du noyau.

 

- Et puis, regarde-le, sous ses filets de toiles,

S'éveiller et verdir, le merveilleux raisin,

En qui dort le plaisir en plus nombreux essaim

Que ne dansent, la nuit, le désir aux étoiles !

 

Anna de NOAILLES

[L’Ombre des jours – 1902]