La journée heureuse

 

Voici que je défaille et tremble de vous voir,

Bel été qui venez jouer et vous asseoir

Dans le jardin feuillu, sous l'arbre et la tonnelle.

Comme votre douceur sur mon âme ruisselle !

Je retrouve le pré, l'étang, les noyers ronds,

Les rosiers vifs avec leurs vols de moucherons,

Le sapin dont l'écorce est résineuse et chaude ;

Tout le miel de l'été aromatise et rôde

Dans le vent qui se pend aux fleurs comme un essaim.

- On voit déjà gonfler et mûrir le raisin ;

L'odeur du blé nombreux se lève de la terre,

Le jour est abondant et pur, l'air désaltère

Comme l'eau que l'on boit à l'ombre dans les puits,

Le jardin se repose, enfermé dans son buis...

- Ah ! moment délicat et tendre de l'année,

Je vais vous respirer tout au long des journées

Et presser sur mon cœur les moissons du chemin ;

Je vais aller goûter et prendre dans mes mains

Le bois, les sources d'eaux, la haie et ses épines.

- Et, lorsque sur le bord rosissant des collines

Vous irez descendant et mourant, beau soleil,

Je reviendrai, suivant dans l'air calme et vermeil

La route du silence et de l'odeur fruitière,

Au potager fleuri, plein d'herbes familières,

Heureuse de trouver, au cher instant du soir,

Le jardin sommeillant, l'eau fraîche, et l'arrosoir...

 

Anna de NOAILLES

(1876-1933)

[Le Cœur innombrable – 1901]