La rose de l'infante

 

Charles fut le vautour, Philippe est le hibou.

 

Morne en son noir pourpoint, la toison d’or au cou,

On dirait du destin la froide sentinelle ;

Son immobilité commande ; sa prunelle

Luit comme un soupirail de caverne ; son doigt

Semble, ébauchant un geste obscur que nul ne voit,

Donner un ordre à l’ombre et vaguement l’écrire.

Chose inouïe ! il vient de grincer un sourire.

Un sourire insondable, impénétrable, amer.

C’est que la vision de son armée en mer

Grandit de plus en plus dans sa sombre pensée ;

C’est qu’il la voit voguer par son dessein poussée,

Comme s’il était là, planant sous le zénith ;

Tout est bien ; l’océan docile s’aplanit ;

L’armada lui fait peur comme au déluge l’arche ;

La flotte se déploie en bon ordre de marche,

 

Et, les vaisseaux gardant les espaces fixés,

Échiquier de tillacs, de ponts, de mâts dressés,

Ondule sur les eaux comme une immense claie.

Ces vaisseaux sont sacrés ; les flots leur font la haie ;

Les courants, pour aider ces nefs à débarquer,

Ont leur besogne à faire et n’y sauraient manquer ;

Autour d’elles la vague avec amour déferle,

L’écueil se change en port, l’écume tombe en perle.

Voici chaque galère avec son gastadour ;

Voici ceux de l’Escaut, voilà ceux de l’Adour ;

Les cent mestres de camp et les deux connétables ;

L’Allemagne a donné ses ourques redoutables,

Naples ses brigantins, Cadiz ses galions,

Lisbonne ses marins, car il faut des lions.

Et Philippe se penche, et, qu’importe l’espace !

Non-seulement il voit, mais il entend. On passe,

On court, on va. Voici le cri des porte-voix,

Le pas des matelots courant sur les pavois,

Les moços, l’amiral appuyé sur son page,

Les tambours, les sifflets des maîtres d’équipage,

Les signaux pour la mer, l’appel pour les combats,

Le fracas sépulcral et noir du branle-bas.

Sont-ce des cormorans ? sont-ce des citadelles ?

Les voiles font un vaste et sourd battement d’ailes ;

L’eau gronde, et tout ce groupe énorme vogue, et fuit,

Et s’enfle et roule avec un prodigieux bruit.

Et le lugubre roi sourit de voir groupées

Sur quatre cents vaisseaux quatre-vingt mille épées.

 

[…]

 

Victor HUGO

(1802-1885)

[La Légende des Siècles]