La rose de l'infante

 

Telle est la vision qui, dans l’heure où nous sommes,

Emplit le froid cerveau de ce maître des hommes,

 

Et qui fait qu’il ne peut rien voir autour de lui.

L’armada, formidable et flottant point d’appui

Du levier dont il va soulever tout un monde,

Traverse en ce moment l’obscurité de l’onde ;

Le roi dans son esprit la suit des yeux, vainqueur,

Et son tragique ennui n’a plus d’autre lueur.

 

Philippe Deux était une chose terrible.

Iblis dans le Koran et Caïn dans la Bible

Sont à peine aussi noirs qu’en son Escurial

Ce royal spectre, fils du spectre impérial.

Philippe Deux était le Mal tenant le glaive.

Il occupait le haut du monde comme un rêve.

Il vivait : nul n’osait le regarder ; l’effroi

Faisait une lumière étrange autour du roi ;

On tremblait rien qu’à voir passer ses majordomes ;

Tant il se confondait, aux yeux troublés des hommes,

Avec l’abîme, avec les astres du ciel bleu !

Tant semblait grande à tous son approche de Dieu !

Sa volonté fatale, enfoncée, obstinée,

Était comme un crampon mis sur la destinée ;

Il tenait l’Amérique et l’Inde, il s’appuyait

Sur l’Afrique, il régnait sur l’Europe, inquiet

Seulement du côté de la sombre Angleterre ;

Sa bouche était silence et son âme mystère ;

 

[…]

 

Victor HUGO

(1802-1885)

[La Légende des Siècles]