La rose de l'infante

 

Pourtant, devant la vie et sous le firmament,

Pauvre être ! elle se sent très-grande vaguement ;

Elle assiste au printemps, à la lumière, à l’ombre,

Au grand soleil couchant horizontal et sombre,

À la magnificence éclatante du soir,

Aux ruisseaux murmurants qu’on entend sans les voir,

Aux champs, à la nature éternelle et sereine,

Avec la gravité d’une petite reine ;

Elle n’a jamais vu l’homme que se courbant ;

Un jour, elle sera duchesse de Brabant ;

Elle gouvernera la Flandre ou la Sardaigne.

Elle est l’infante, elle a cinq ans, elle dédaigne.

Car les enfants des rois sont ainsi ; leurs fronts blancs

Portent un cercle d’ombre, et leurs pas chancelants

Sont des commencements de règne. Elle respire

Sa fleur en attendant qu’on lui cueille un empire ;

Et son regard, déjà royal, dit : C’est à moi.

Il sort d’elle un amour mêlé d’un vague effroi.

Si quelqu’un, la voyant si tremblante et si frêle,

Fût-ce pour la sauver, mettait la main sur elle,

Avant qu’il eût pu faire un pas ou dire un mot,

Il aurait sur le front l’ombre de l’échafaud.

 

La douce enfant sourit, ne faisant autre chose

Que de vivre et d’avoir dans la main une rose,

 

Et d’être là devant le ciel, parmi les fleurs.

 

[…]

 

Victor HUGO

(1802-1885)

[La Légende des Siècles]