L'amour à Paris

 

Parcours, en exhalant tes regrets superflus,

Ces beaux temples de l'âme où le dieu ne vit plus,

Sans craindre d'y salir ta cheville nacrée.

Tu peux entrer partout, car la Muse est sacrée.

Mais du moins, Évohé, si la jeune Laïs,

Avec ses cheveux d'or, blonds comme le maïs,

N'enchaîne déjà plus son amant Diogène ;

Dans ces murs, d'où s'enfuit l'esprit avec la gêne,

Si leur Alcibiade et leur sage Phryné

Abandonnent déjà ce siècle nouveau-né ;

Si dans notre Paris Athènes est bien morte,

Dans les salons dorés où se tient à la porte

La noble Courtoisie, il est plus d'un grand nom

Qui dérobe la grâce et l'esprit de Ninon.

Là, l'amour est un art comme la poésie :

Le Caprice aux yeux verts, la rose Fantaisie

Poussent la blanche nef que guident sur son lac

Anacréon, Ovide et le divin Balzac,

Et mènent sur ces flots, où le doux zéphyr passe,

La Volupté plus belle encore que la Grâce !

O doux mensonge ! Avec tes ongles déjà longs,

Tâche d'égratigner la porte des salons,

Et peins-nous, s'il se peut, en paroles courtoises,

Les amours de duchesse et les amours bourgeoises !

Dis l'enfant Chérubin tenant sur ses genoux

Sa marraine aujourd'hui moins sévère ; dis-nous

La nouvelle Phryné, lascive et dédaigneuse,

Instruisant les d'Espard après les Maufrigneuse ;

Dis-nous les nobles seins que froissent les talons

Des superbes chasseurs choisis pour étalons ;

Et comment Messaline, encore extasiée,

Au matin rentre lasse et non rassasiée,

Pâle, essoufflée, en eau, suivant l'ombre du mur,

Tandis que son époux, orateur déjà mûr,

Dans son boudoir de pair désinfecté par l'ambre,

Interpelle un miroir en attendant la Chambre !

Ah ! posons nos deux mains sur notre cœur sanglant !

Ce n'est pas sans gémir qu'on cherche, en se troublant,

Quelle plaie ouvre encor, dans l'éternelle Troie,

L'implacable Cypris attachée à sa proie !

Quand il parle d'amour sans pleurer et crier,

Le plus heureux de nous, quel que soit le laurier

Ou le myrte charmant dont sa tête se ceigne,

Sent grincer à son flanc la blessure qui saigne,

Et se plaindre et frémir, avec un ris moqueur,

L'ouragan du passé dans les flots de son cœur !

 

Théodore de BANVILLE

(1823-1891)