La petite fleur rose

 

Du haut de la montagne,

Près de Guadarrama,

On découvre l'Espagne

Comme un panorama.

 

A l'horizon sans borne

Le grave Escurial

Lève son dôme morne,

Noir de l'ennui royal ;

 

Et l'on voit dans l'estompe

Du brouillard cotonneux,

Si loin que l'œil s'y trompe,

Madrid, point lumineux !

 

La montagne est si haute,

Que ses flancs de granit

N'ont que l'aigle pour hôte,

Pour maison que son nid ;

 

Car l'hiver pâle assiège

Les pics étincelants,

Tout argentés de neige,

Comme des vieillards blancs.

 

J'aime leur crête pure,

Même aux tièdes saisons

D'une froide guipure

Bordant les horizons ;

 

Les nuages sublimes,

Ainsi que d'un turban

Chaperonnant leurs cimes

De pluie et d'ouragan ;

 

Le pin, dont les racines,

Comme de fortes mains,

Déchirent les ravines

Sur le flanc des chemins,

 

Et l'eau diamantée

Qui, sous l'herbe courant,

D'un caillou tourmentée,

Chuchote un nom bien grand !

 

Mais, avant toute chose,

J'aime, au cœur du rocher,

La petite fleur rose,

La fleur qu'il faut chercher !

 

Théophile GAUTIER

(1811-1872)