Le verre

 

Madame, on m'a dit l'autre jour

Que j'imitais... qui donc ? devine ;

Que j'imitais Musset : le tour

N'en est pas nouveau, j'imagine.

 

Musset a répondu pour nous :

" C'est imiter quelqu'un, que diantre !

Écrit-il, que planter des choux

En terre... ou des enfants... en ventre. "

 

Et craquez, corsets de satin !

Quant à moi, s'il me faut tout dire,

J'imite quelqu'un, c'est certain,

Quelqu'un du poétique empire.

 

Je m'élance sur son chemin

Avec la foi bénédictine ;

Cherchez dans tout le genre humain.

Eh ! bien... c'est elle, Valentine.

 

On ne peut copier son air,

Ses propos et son moindre geste,

Mais son cœur ! mais son esprit fier !

Je peux attendre pour le reste.

 

Ça me conduira qui sait où ?

Je crois être elle, ma parole !

Au lieu de dire : je suis fou,

L'autre jour j'ai dit : je suis folle !

 

Ma personnalité, ma foi !

S'est envolée ; et ceci même,

Mes vers sont d'elle et non de moi,

Si toutefois elle les aime ;

 

Ce serait par trop hasardeux

Que de mettre tout un volume

Sur son dos ; si nous sommes deux,

Je suis seul à tenir la plume !

 

Oh ! bien seul ! ne confondons pas,

Je suis parfaitement le maître ;

Car des fautes ou de faux pas

Elle ne saurait en commettre.

 

Vous voyez, c'est bien différent

De ce que racontait l'histoire.

Ah ! Si son verre était moins grand,

J'aurais voulu peut-être y boire...

 

Il est bien grand, en vérité !

Ne croyez pas que je badine ;

Je boirai donc à sa santé,

Dans le Verre de Valentine.

 

Germain NOUVEAU

(1851-1920)