La folie

 

L'homme se lève enfin pour ce devoir tardif,

Venu pour éclipser les feux de tous les autres ;

Il s'affirme non plus le roi, le preux, l'apôtre,

Mais le penseur têtu, ardent et maladif

Qui se brûle les nerfs à saisir, au passage,

Toute énigme qui luit et fuit - moment d'éclair.

 

Doutes, certitudes, labeurs, fouilles, voyages,

La terre entière est sonore de son pas clair

Et la nuit attentive écoute arder ses veilles ;

L'ordre nouveau se crée avec un tel souci

D'en bien fixer le faîte et les tenons et les mortaises

Qu'il n'est plus rien sous les grands toits de ses synthèses

Qui ne soit soutenu et ne soutienne aussi.

Et tout ce qui travaille aux quatre coins du monde

Lutte, les yeux fixés sur cette oeuvre profonde

Que mène la recherche - et la terre et les cieux,

Et ceux qui trafiquent au nom de l'or et ceux

Qui ravagent au nom du sang, tous collaborent,

Avec leur haine ou leur amour, au but sacré.

De chaque heure du siècle un prodige s'essore

Et vous les provoquez, chercheurs ! Tout est serré,

Mailles de vie ou de matière entre vos doigts subtils ;

Vos miracles humains illuminent les villes

Et l'inconnu serait dompté et le savoir,

A larges pas géants, aurait rejoint l'espoir,

Si vos cerveaux battus du vent de la conquête

N'usaient à trop penser vos maigres corps d'ascète

Et si vos nerfs tendus toujours et toujours las,

Un jour, tels des cordes, n'éclataient pas.

 

Émile VERHAEREN

(1855-1916)