Cependant que l'honnêteté

 

Cependant que l'honnêteté

Retenait ta jeune beauté

Empreinte au plus vif de mon âme,

Quand je sentais brûler mon cœur,

Je me plaisais en ma langueur,

Et nommais heureuse ma flamme.

 

Les filets de tes blonds cheveux,

Primes, frisés, retors en nœuds,

De cent mille façons nouvelles

Serraient tellement mes esprits

Que jamais je n'eusse entrepris

De rompre des chaînes si belles !

 

Ton œil qui les dieux émouvait

Contraignant tout ce qui vivait

Sous l'amoureuse obéissance,

Et l'éclat brillant de ton teint

M'avaient si vivement atteint

Que je tremble encor quand j'y pense !

 

Bref, ingrate, j'étais tant tien

Que je mettais mon plus grand bien

A te peindre à ma fantaisie,

Pleine de tant de raretés

Que même les divinités

S'en émouvaient de jalousie.

 

Quantes fois une froide peur

M'a gelé le sang et le cœur ?

Combien de fois mon âme atteinte

A craint que le maître des dieux

Encor un coup quittât les cieux,

Touché de ton œillade sainte ?

 

Toutefois or 'en un moment

Je ne sens plus de tourment,

Mon âme n'est plus si craintive,

Ton poil ne me semble si beau,

Ton œil ne me sert de flambeau,

Ni ta couleur ne m'est plus vive.

 

Sais-tu pourquoi ? C'est pour avoir

Ainsi manqué de ton devoir,

Engageant ta gloire estimée.

Car ton honneur qui reluisait

Plus que la beauté me plaisait,

Qui n'est sans honneur que fumée.

 

Encor si la longue amitié

Eût fléchi ton cœur à pitié,

J'eusse moins senti cet outrage,

Mais en la fleur de son printemps

Se vendre à beaux deniers comptants,

C'est n'avoir amour ni courage.

 

Philippe DESPORTES

(1546-1606)