Mille baisers perdus, mille et mille faveurs

 

Mille baisers perdus, mille et mille faveurs,

Sont autant de bourreaux de ma triste pensée,

Rien ne la rend malade et ne l'a offensée

Que le sucre, le ris, le miel et les douceurs.

 

Mon cœur est donc contraire à tous les autres cœurs,

Mon penser est bizarre et mon âme insensée

Qui fait présente encor' une chose passée,

Crevant de désespoir le fiel de mes douleurs.

 

Rien n'est le destructeur de ma pauvre espérance

Que le passé présent, ô dure souvenance

Qui me fait de moi même ennemi devenir !

 

Vivez, amants heureux, d'une douce mémoire,

Faites ma douce mort, que tôt je puisse boire

En l'oubli dont j'ai soif, et non du souvenir.

 

Théodore Agrippa d' AUBIGNÉ

(1552-1630)