Un jour au mont Atlas

 

Un jour au mont Atlas les collines jalouses

Dirent : - Vois nos prés verts, vois nos fraîches pelouses

Où vient la jeune fille, errante en liberté,

Chanter, rire, et rêver après qu'elle a chanté ;

Nos pieds que l'océan baise en grondant à peine,

Le sauvage océan ! notre tête sereine,

A qui l'été de flamme et la rosée en pleurs

Font tant épanouir de couronnes de fleurs !

 

Mais toi, géant ! - d'où vient que sur ta tête chauve

Planent incessamment des aigles à l'œil fauve ?

Qui donc, comme une branche où l'oiseau fait son nid,

Courbe ta large épaule et ton dos de granit ?

Pourquoi dans tes flancs noirs tant d'abîmes pleins d'ombre ?

Quel orage éternel te bat d'un éclair sombre ?

Qui t'a mis tant de neige et de rides au front ?

Et ce front, où jamais printemps ne souriront,

Qui donc le courbe ainsi ? quelle sueur l'inonde ?... -

 

Atlas leur répondit : - C'est que je porte un monde.

 

Victor HUGO

(1802-1885)