La pomme

 

Bel automne

À moi tes pommes,

Qui sont rougeaudes comme joues de jeune vierge !

J'y veux mordre à pleines dents ;

J'y veux boire à pleines lèvres :

Bel automne,

À moi tes pommes

Pour le pressoir qui les attend !

J'en veux faire éclater la fine chair

Entre les mâchoires de fer ;

J'en veux tirer la liqueur blonde ;

À grand effort de vis et de levier,

J'en veux faire jaillir une source de songe !

Pour défier

L'ennui de l'hiver et des mois sombres,

Rien ne vaut une cave pleine et froment au grenier.

 

Bel automne

À moi tes pommes !

Aux glèbes fraîches,

Mon blé germe :

Qu'importe le passé ? J'ai semé l'avenir.

Les feuilles sèches,

Au gré du vent peuvent courir

Dans la brume des soirs ternes ;

 

Si j'ai du cidre

En mon cellier,

Il m'est permis d'oublier

L'angoisse même de vivre,

L'angoisse de marcher ployé,

Et d'être si peu, si peu libre !

 

Philéas LEBESGUE

[Les Servitudes – 1913]