Pensées des Morts

 

C’est un ami de l’enfance,

Qu’aux jours sombres du malheur

Nous prêta la Providence

Pour appuyer notre cœur ;

Il n’est plus ; notre âme est veuve,

Il nous suit dans notre épreuve

Et nous dit avec pitié :

Ami, si ton âme est pleine,

De ta joie ou de ta peine

Qui portera la moitié ?

 

C’est l’ombre pâle d’un père

Qui mourut en nous nommant ;

C’est une sœur, c’est un frère,

Qui nous devance un moment ;

Sous notre heureuse demeure,

Avec celui qui les pleure,

Hélas ! Ils dormaient hier !

Et notre cœur doute encore,

Que le ver déjà dévore

Cette chair de notre chair !

 

L’enfant dont la mort cruelle

Vient de vider le berceau,

Qui tomba de la mamelle

Au lit glacé du tombeau ;

Tout ceux enfin dont la vie

Un jour ou l’autre ravie,

Emporte une part de nous,

Murmurent sous la poussière :

Vous qui voyez la lumière,

Vous souvenez-vous de nous ?

[…]

Alphonse de LAMARTINE