Pensées des Morts

 

Du moins si leur voix si pure

Est trop vague pour nos sens,

Leur âme en secret murmure

De plus intimes accents ;

Au fond des cœurs qui sommeillent,

Leurs souvenirs qui s’éveillent

Se pressent de tous côtés,

Comme d’arides feuillages

Que rapportent les orages

Au tronc qui les a portés !

 

C’est une mère ravie

À ses enfants dispersés,

Qui leur tend de l’autre vie

Ces bras qui les ont bercés ;

Des baisers sont sur sa bouche,

Sur ce sein qui fut leur couche

Son cœur les rappelle à soi ;

Des pleurs voilent son sourire,

Et son regard semble dire :

Vous aime-t-on comme moi ?

 

C’est une jeune fiancée

Qui, le front ceint du bandeau,

N’emporta qu’une pensée

De sa jeunesse au tombeau ;

Triste, hélas ! Dans le ciel même,

Pour revoir celui qu’elle aime

Elle revient sur ses pas,

Et lui dit : Ma tombe est verte !

Sur cette terre déserte

Qu’attends-tu ? Je n’y suis pas !

[…]

Alphonse de LAMARTINE