Pensées des Morts

 

C’est alors que ma paupière

Vous vit pâlir et mourir,

Tendres fruits qu’à la lumière

Dieu n’a pas laissé mûrir !

Quoique jeune sur la terre,

Je suis déjà solitaire

Parmi ceux de ma saison,

Et quand je dis en moi-même :

Où sont ceux que ton cœur aime ?

Je regarde le gazon.

 

Leur tombe est sur la colline,

Mon pied la sait ; la voilà !

Mais leur essence divine,

Mais eux, Seigneur, sont-ils là ?

Jusqu’à l’indien rivage

Le ramier porte un message

Qu’il rapporte à nos climats ;

La voile passe et repasse,

Mais de son étroit espace

Leur âme ne revient pas.

 

Ah ! quand les vents de l’automne

Sifflent dans les rameaux morts,

Quand le brin d’herbe frissonne,

Quand le pin rend ses accords,

Quand la cloche des ténèbres

Balance ses glas funèbres,

La nuit, à travers les bois,

À chaque vent qui s’élève,

À chaque flot sur la grève,

Je dis : N’es-tu pas leur voix ?

[…]

Alphonse de LAMARTINE