Printemps oublié

 

Ce beau printemps qui vient de naître

A peine goûté va finir ;

Nul de nous n'en fera connaître

La grâce aux peuples à venir.

 

Nous n'osons plus parler des roses :

Quand nous les chantons, on en rit ;

Car des plus adorables choses

Le culte est si vieux qu'il périt.

 

Les premiers amants de la terre

Ont célébré Mai sans retour,

Et les derniers doivent se taire,

Plus nouveaux que leur propre amour.

 

Rien de cette saison fragile

Ne sera sauvé dans nos vers,

Et les cytises de Virgile

Ont embaumé tout l'univers.

 

Ah ! frustrés par les anciens hommes,

Nous sentons le regret jaloux

Qu'ils aient été ce que nous sommes,

Qu'ils aient eu nos cœurs avant nous.

 

René-François Sully PRUDHOMME

[Stances et poèmes]