Chanson spirituelle


Seigneur, qui connais qui je suis,

Je n'ai voix pour à toi crier,

Ni parole trouver ne puis,

Qui soit digne de te prier.

Toi-même, Sire,

Te plaise dire

À toi ce que dire je dois,

Parle, prie et réponds pour moi.


Cette belle fleur de jeunesse

Devient flétrie en la vieillesse,

Malgré le fard et l'embaumer

Tout a passé, fors Dieu aimer.


La terre et les cieux si très beaux

Passeront pour être nouveaux

Quand Dieu voudra tout reformer

Tout se passe, fors Dieu aimer.

Puisque ça bas rien ferme n'est,

Courons à Celui seul qui Est,

Pour tous à lui nous conformer

Tout se passe, fors Dieu aimer.


Qui Dieu aime parfaitement,

L'aimera éternellement ; Viens,

Seigneur, ton feu allumer,

Tout se passe, fors Dieu aimer.


Si Dieu m'a pour chef Christ donné,

Faut-il que je suive autre maître ?

S'il m'a le pain vif ordonné,

Faut-il du pain de mort repaître ?

S'il me veut sauver par sa dextre,

Faut-il en mon bras me fier ?

S'il est mon salut et mon être,

Point n'en faut d'autre édifier.


S'il est mon sûr et seul espoir,

Faut-il avoir autre espérance ?

S'il est ma force et mon pouvoir,

Faut-il prendre ailleurs assurance

Et s'il est ma persévérance,

Faut-il louer ma fermeté ?

Et pour une belle apparence

Faut-il laisser la sûreté ?


Si ma vie est en Jésus-Christ,

La faut-il croire en cette cendre ?

S'il m'a donné son saint Ecrit,

Faut-il autre doctrine prendre ?

Si tel Maître me daigne apprendre,

Faut-il à autre école aller ?

S'il me fait son vouloir entendre,

Faut-il par crainte le celer ?


Si Dieu me donne son enfant,

Faut-il craindre à l'appeler Père ?

Si le monde me le défend,

Faut-il qu'à son mal je tempère ?

Si son Esprit en moi opère,

Faut-il son ouvrage estimer

Non, mais Dieu, qui partout impère1,

Faut en tout voir, craindre et aimer.


Marguerite de NAVARRE


1 Commande, Règne

Duchesse d’Alençon, reine de Navarre, le poète du Miroir de l’âme pécheresse (1531) et des Marguerites de la Marguerite des princesses (1547) marque ses poèmes d’amour ou de foi – quand ils échappent à la prolixité – d’une délicatesse et d’une ferveur rares.