Pâle soleil d'hiver


Pâle soleil d'hiver, tu filtres du ciel gris

Un rayon souffreteux qui fait plus triste encore

La cité s'éveillant dans sa rumeur sonore ;

Et c'est sous ce jour faux que tu veux voir Paris.

Tu songes à ces temps où, pur de son mépris,

L'homme ignorait le spleen, ce mal qui nous dévore,

Jouissait d'un beau vers, du galbe d'une amphore,

Et vivait sans remords sous l'azur incompris.


Tu te dis, n'est-ce pas, que la Terre, ta fille,

Nourrit en ce moment une pauvre famille ?

Et qu'elle a fait son temps ? - Mais, ne sois pas si fier !


Devant l'Éternité, tu n'es qu'une fusée

Qui passe. Et tu mourras, ô vieille lampe usée,

Soleil jaune et poussif, pâle soleil d'hiver.


Jules LAFORGUE

[Le sanglot de la terre – 1901]