Quand il est entré dans mon logis clos


Quand il est entré dans mon logis clos,

J'ourlais un drap lourd près de la fenêtre,

L'hiver dans les doigts, l'ombre sur le dos…

Sais-je depuis quand j'étais là sans être ?


Et je cousais, je cousais, je cousais…

- Mon cœur, qu'est-ce que tu faisais ?


Il m'a demandé des outils à nous.

Mes pieds ont couru, si vifs, dans la salle,

Qu'ils semblaient, - si gais, si légers, si doux, -

Deux petits oiseaux caressant la dalle.


De-ci, de-là, j'allais, j'allais, j'allais…

- Mon cœur, qu'est-ce que tu voulais ?


Il m'a demandé du beurre, du pain,

- Ma main en l'ouvrant caressait la huche –

Du cidre nouveau, j'allais et ma main

Caressait les bols, la table, la cruche.


Deux fois, dix fois, vingt fois je les touchais…

- Mon cœur, qu'est-ce que tu cherchais ?


Il m'a fait sur tout trente-six pourquoi.

J'ai parlé de tout, des poules, des chèvres,

Du froid et du chaud, des gens, et ma voix

En sortant de moi caressait mes lèvres…


Et je causais, je causais, je causais…

- Mon cœur, qu'est-ce que tu disais ?


Quand il est parti, pour finir l'ourlet

Que j'avais laissé, je me suis assise…

L'aiguille chantait, l'aiguille volait,

Mes doigts caressaient notre toile bise…


Et je cousais, je cousais, je cousais…

- Mon cœur, qu'est-ce que tu faisais ?


Marie NOËL

[Les Chansons et les Heures, 1920]