Les étoiles


Vous qui nagez plus près de la céleste voûte,

Mondes étincelants, vous le savez sans doute!

Cet Océan plus pur, ce ciel où vous flottez,

Laisse arriver à vous de plus vives clartés;

Plus brillantes que nous, vous savez davantage;

Car de la vérité la lumière est l'image!

Oui : si j'en crois l'éclat dont vos orbes errants

Argentent des forêts les dômes transparents,

Qui glissant tout à coup sur des mers irritées,

Calme en les éclairant les vagues agitées;

Si j'en crois ces rayons dont le sensible jour

Inspire la vertu, la prière, l'amour,

Et quand l'œil attendri s'entrouvre à leur lumière,

Attirent une larme au bord de la paupière;

Si j'en crois ces instincts, ces doux pressentiments

Qui dirigent vers nous les soupirs des amants,

Les yeux de la beauté, les rêves qu'on regrette,

Et le vol enflammé de l'aigle et du poète!

Tentes du ciel, Edens! temples! brillants palais!

Vous êtes un séjour d'innocence et de paix!

Dans le calme des nuits, à travers la distance,

Vous en versez sur nous la lointaine influence!

Tout ce que nous cherchons, l'amour, la vérité,

Ces fruits tombés du ciel dont la terre a goûté,

Dans vos brillants climats que le regard envie

Nourrissent à jamais les enfants de la vie,

Et l'homme, un jour peut-être à ses destins rendu,

Retrouvera chez vous tout ce qu'il a perdu?

Hélas! combien de fois seul, veillant sur ces cimes

Où notre âme plus libre a des vœux plus sublimes,

Beaux astres! fleurs du ciel dont le lis est jaloux,

J'ai murmuré tout bas : Que ne suis-je un de vous?

Que ne puis-je, échappant à ce globe de boue,

Dans la sphère éclatante où mon regard se joue,

Jonchant d'un feu de plus le parvis du saint lieu,

Éclore tout à coup sous les pas de mon Dieu,

Ou briller sur le front de la beauté suprême,

Comme un pâle fleuron de son saint diadème?

Dans le limpide azur de ces flots de cristal,

Me souvenant encor de mon globe natal,

Je viendrais chaque nuit, tardif et solitaire,

Sur les monts que j'aimais briller près de la terre;

J'aimerais à glisser sous la nuit des rameaux,

A dormir sur les prés, à flotter sur les eaux;

A percer doucement le voile d'un nuage,

Comme un regard d'amour que la pudeur ombrage :

Je visiterais l'homme; et s'il est ici-bas

Un front pensif, des yeux qui ne se ferment pas,

Une âme en deuil, un cœur qu'un poids sublime oppresse,

Répandant devant Dieu sa pieuse tristesse;

Un malheureux au jour dérobant ses douleurs

Et dans le sein des nuits laissant couler ses pleurs,

Un génie inquiet, une active pensée

Par un instinct trop fort dans l'infini lancée;

Mon rayon pénétré d'une sainte amitié

Pour des maux trop connus prodiguant sa pitié,

Comme un secret d'amour versé dans un cœur tendre,

Sur ces fronts inclinés se plairait à descendre!

Ma lueur fraternelle en découlant sur eux

Dormirait sur leur sein, sourirait à leurs yeux :

Je leur révélerais dans la langue divine

Un mot du grand secret que le malheur devine;

Je sécherais leurs pleurs; et quand l'œil du matin

Ferait pâlir mon disque à l'horizon lointain,

Mon rayon en quittant leur paupière attendrie

Leur laisserait encor la vague rêverie,

Et la paix et l'espoir; et, lassés de gémir,

Au moins avant l'aurore ils pourraient s'endormir.


[…]


Alphonse de LAMARTINE