Élégie


J'ai voyagé par les trois parts du monde,

J'ai vu la mer d'où lève le soleil,

Et j'ai vu l'onde où l'attend le sommeil,

Et mille biens dont les hautes louanges

Font ébahir les nations étranges,

Les y tirant par un désir de voir

Qui des pays la grandeur veut savoir.

J'ai enduré mainte dure fortune

Dessus les flots, royaume de Neptune;

J'ai enduré mainte fortune aussi

Dessus la terre, en proie de souci,

Soit voyageant en régions diverses,

Soit en suivant Bellone et ses traverses.

Tous ses malheurs, hélas ! j'ai surmonté

Pour être enfin de deux beaux yeux dompté,

Yeux qui me font une guerre cruelle,

Cruelle autant qu'elle semble nouvelle.

Tous les travaux auparavant connus

Ne me sont rien près de ceux que Vénus

Me fait soufrir. Une amoureuse peine

plus que nulle autre est de misère pleine :

Mais la beauté qui cause mon tourment

Vaut bien le mal que je souffre en aimant.


Amadis JAMYN

(1538-1592)