Pascal


À Ernest Havet


DERNIER MOT


Un dernier mot, Pascal ! À ton tour de m'entendre

Pousser aussi ma plainte et mon cri de fureur.

Je vais faire d'horreur frémir ta noble cendre,

Mais du moins j'aurai dit ce que j'ai sur le cœur.


À plaisir sous nos yeux lorsque ta main déroule

Le tableau désolant des humaines douleurs,

Nous montrant qu'en ce monde où tout s'effondre et croule

L'homme lui-même n'est qu'une ruine en pleurs,

Ou lorsque, nous traînant de sommets en abîmes,

Entre deux infinis tu nous tiens suspendus,

Que ta voix, pénétrant en leurs fibres intimes,

Frappe à cris redoublés sur nos cœurs éperdus,

Tu crois que tu n'as plus dans ton ardeur fébrile,

Tant déjà tu nous crois ébranlés, abêtis,

Qu'à dévoiler la Foi, monstrueuse et stérile,

Pour nous voir sur son sein tomber anéantis.

À quoi bon le nier ? dans tes sombres peintures,

Oui, tout est vrai, Pascal, nous le reconnaissons :

Voilà nos désespoirs, nos doutes, nos tortures,

Et devant l'Infini ce sont là nos frissons.

Mais parce qu'ici-bas par des maux incurables,

Jusqu'en nos profondeurs, nous nous sentons atteints,

Et que nous succombons, faibles et misérables,

Sous le poids accablant d'effroyables destins,

Il ne nous resterait, dans l'angoisse où nous sommes,

Qu'à courir embrasser cette Croix que tu tiens ?

Ah ! nous ne pouvons point nous défendre d'être hommes,

Mais nous nous refusons à devenir chrétiens.

Quand de son Golgotha, saignant sous l'auréole,

Ton Christ viendrait à nous, tendant ses bras sacrés,

Et quand il laisserait sa divine parole

Tomber pour les guérir en nos cœurs ulcérés ;

Quand il ferait jaillir devant notre âme avide

Des sources d'espérance et des flots de clarté,

Et qu'il nous montrerait dans son beau ciel splendide

Nos trônes préparés de toute éternité,

Nous nous détournerions du Tentateur céleste

Qui nous offre son sang, mais veut notre raison.

Pour repousser l'échange inégal et funeste

Notre bouche jamais n'aurait assez de Non !

Non à la Croix sinistre et qui fit de son ombre

Une nuit où faillit périr l'esprit humain,

Qui, devant le Progrès se dressant haute et sombre,

Au vrai libérateur a barré le chemin ;

Non à cet instrument d'un infâme supplice

Où nous voyons, auprès du divin Innocent

Et sous les mêmes coups, expirer la justice ;

Non à notre salut s'il a coûté du sang ;

Puisque l'Amour ne peut nous dérober ce crime,

Tout en l'enveloppant d'un voile séducteur,

Malgré son dévouement, Non ! même à la Victime,

Et Non par-dessus tout au Sacrificateur !

Qu'importe qu'il soit Dieu si son œuvre est impie ?

Quoi ! c'est son propre fils qu'il a crucifié ?

Il pouvait pardonner, mais il veut qu'on expie ;

Il immole, et cela s'appelle avoir pitié !

[…]

Louise ACKERMANN