Je suis la Journée


Je suis la Journée,

Vous, Amy, le jour,

Qui m'a détournée

Du fâcheux séjour.

D'aimer la Nuit certes je ne veux point,

Pource qu'à vice elle vient toute à point :

Mais à vous toute être

Certes je veux bien,

Pource qu'en votre être

Ne gît que tout bien.


Là où en ténèbres

On ne peut rien voir

Que choses funèbres,

Qui font peur avoir,

On peut de nuit encor se réjouir

De leurs amours faisant amants jouir :

Mais la jouissance

De folle pitié

N'a point de puissance

Sur notre amitié,


Vu qu'elle est fondée

En prospérité

Sur Vertu sondée

De toute équité.

La nuit ne peut un meurtre déclarer,

Comme le jour, qui vient à éclairer

Ce que la nuit cache,

Faisant mille maux,

Et ne veut qu'on sache

Ses tours fins, et cauts.


La nuit la paresse

Nourrit, qui tant nuit :

Et le jour nous dresse

Au travail, qui duit.

Ô heureux jour, bien te doit estimer

Celle qu'ainsi as voulu allumer,

Prenant toujours cure

Réduire à clarté

Ceux que nuit obscure

Avait écartés !


Ainsi éclairée

De si heureux jour,

Serai assurée

De plaisant séjour.


Pernette du GUILLET

(1520-1545)

[Chanson IX]