En voyant flotter sur la Seine des cadavres prussiens


Oui, vous êtes venus et vous voilà couchés ;

Vous voilà caressés, portés, baisés, penchés,

Sur le souple oreiller de l'eau molle et profonde ;

Vous voilà dans les draps froids et mouillés de l'onde ;

C'est bien vous, fils du Nord, nus sur le flot dormant !

Vous fermez vos yeux bleus dans ce doux bercement.

Vous aviez dit : « - Allons chez la prostituée.

Babylone, aux baisers du monde habituée,

Est là-bas ; elle abonde en rires, en chansons ;

C'est là que nous aurons du plaisir ; ô Saxons,

O Germains, vers le Sud tournons notre œil oblique,

Vite ! en France ! Paris, cette ville publique,

Qui pour les étrangers se farde et s'embellit,

Nous ouvrira ses bras... » - Et la Seine son lit.


Victor HUGO

[L’année terrible – 1872]