La Seine de Paris


De ceux qui préférant à leurs regrets les fleuves

et à leurs souvenirs les profonds monuments

aiment l'eau qui descend au partage des villes,

la Seine de Paris me sait le plus fidèle

à ses quais adoucis de livres. Pas un souffle

qui ne vienne vaincu par les mains des remous

sans me trouver prêt à le prendre et à relire

dans ses cheveux le chant des montagnes, pas un

silence dans les nuits d'été où je ne glisse

comme une feuille entre l'air et le flot, pas une aile

blanche d'oiseau remontant de la mer

ne longe le soleil sans m'arracher d'un cri

strident à ma pesanteur monotone ! Les piliers

sont lourds après le pas inutile et je plonge

par eux jusqu'à la terre et quand

je remonte et ruisselle et m'ébroue,

j'invoque un dieu qui regarde aux fenêtres

et brille de plaisir dans les vitres caché.

Protégé par ses feux je lutte de vitesse

en moi-même avec l'eau qui ne veut pas attendre

et du fardeau des bruits de pas et de voitures

et de marteaux sur des tringles et de voix

tant de rapidité me délivre ... Les quais

et les tours sont déjà loin lorsque soudain

je les retrouve, recouvrant comme les siècles,

avec autant d'amour et de terreur, vague après vague,

méandres de l'esprit la courbe de mon fleuve.


Jean TARDIEU

[Le Témoin invisible – 1943]