9782707320889


Jean-Philippe TOUSSAINT
La Vérité sur Marie

Éditions de Minuit - septembre 2009 - 205 p.

Dans ce roman de la pleine maturité [son 10e], Jean-Philippe TOUSSAINT métamorphose l’éternelle histoire du désamour en une épure parfaite et rigoureuse. Non pour réduire l’émotion, mais pour la porter à une puissance inattendue. De Paris à Tokyo en passant par un aller-retour sur l’île d’Elbe, Toussaint poursuit le récit de l’histoire d’amour qui lie Marie au narrateur, une histoire d’amour abordée sous l’angle de la rupture, du drame et des retrouvailles. Séparée du narrateur depuis un séjour au Japon, Marie passe une nuit avec son nouvel amant dans l’appartement où vécut le narrateur durant plusieurs années. Au même moment, le narrateur dort au côté d’une autre jeune femme elle aussi appelée Marie. Un drame va permettre aux deux anciens amants de se retrouver, de réduire leur éloignement. La Vérité sur Marie est une boucle débutant par un orage et s’achevant par un incendie, un cercle parfait qui se referme grâce à un brillant système de métaphores, d’échos, de parallélismes. Après l’accident dont est victime l’amant, le narrateur se charge de raconter la relation entre Marie et le dénommé Jean-Christophe de G. grâce à un long flash-back se déroulant à Tokyo. Le nouveau couple rentre en France en compagnie d’un pur-sang appartenant à Jean-Christophe de G., un cheval dont l’embarquement à l’aéroport donne lieu à une scène d’anthologie. Le narrateur est absent, il ne fait plus partie de l’histoire. Pourtant, sa présence ne s’estompe jamais : « je me savais intimement présent, non seulement en tant que source unique de l’invocation en cours, mais au sein même de chacun des personnages, avec qui des liens intimes m’unissaient. ». La Vérité sur Marie est construit comme un puzzle, une histoire où les présences/absences se succèdent afin de nourrir le récit, lui insuffler de la vie. Le roman excelle ainsi dans la mise en place du drame. Les moments qui le précédent sont construits comme de longs préparatifs, des signes prémonitoires de ce qui va arriver. Puisant autant dans le symbolisme que dans la métaphore, ils guident le lecteur jusqu’au climax dramatique. Le roman s’articule autour de trois catastrophes, trois moments clés qui convoquent autant l’intensité narrative propre au drame que les éléments naturels. L’annonce de leur arrivée imminente augmente leur ampleur et leur force : que ce soit la chaleur écrasante d’un orage proche avant l’accident de l’amant, la tragique scène d’embarquement du cheval à l’aéroport, ou encore l’absence d’air et de bleu d’un après-midi sur l’île d’Elbe. Et Marie dans tout ça ? Le narrateur sait l’imaginer, il sait la faire vivre en lui. Quel que soit le degré de subjectivité de son regard, il ne se trompe pas. Malgré les ruptures et le chassé-croisé sentimental, il n’a jamais cessé de l’aimer et fait le pari de la réciprocité. Les gestes de l’amour qu’il décrit simplement dans leur crudité, leur violence, leur tendresse ont la vérité, la pureté des gravures érotiques orientales. Car dans ce roman de la rupture, de la perte de l’autre et de la perte de soi, tout est image. Entre froid et fièvre, entre séparation et fusion, entre beauté et destruction, le roman déploie ses séductions, ses fantasmes, ses pièges. Et l’on est surpris et troublé d’en sortir comme d’une nuit de sommeil agité, rescapé, comme le narrateur, d’un véritable séisme intime. La Vérité sur Marie est un récit paradoxalement tonique d’une rupture infiniment triste, et un pur sommet de simplicité mélancolique. On se retrouve emporté par cette lumière d’été furieusement inflammable, par ce goût des pauses et du regard posé sur l’infime de l’atmosphère, comme infusée dans la prose de Toussaint : « Plus tard, en repensant aux heures sombres de cette nuit caniculaire, je me suis rendu compte que nous avions fait l’amour au même moment, Marie et moi, mais pas ensemble. » Avec ce récit de rupture, si dangereusement beau, « pas à proprement parler une suite, mais un prolongement », Toussaint poursuit à sa façon cette nouvelle ère « amour-désir », entamée par Faire l'amour (2002) suivi de Fuir (2005). Cette variation sur l’empêchement incessant de l’amour, aimante autant qu'il écarte l'un de l'autre le narrateur et Marie. Du grand art.