Il se fit un silence, et la Terre affaissée
S’arrêta comme fait la barque sans rameurs
Sur les flots orageux, dans la nuit balancée.

Une voix descendit, venant de ces hauteurs
Où s’engendrent, sans fin, les mondes dans l’espace ;
Cette voix de la Terre emplit les profondeurs :

« Retournez en mon nom, Reines, je suis la Grâce.
L’Homme sera toujours un nageur incertain
Dans les ondes du temps qui se mesure et passe.

« Vous toucherez son front, ô filles du Destin !
Son bras ouvrira l’eau, qu’elle soit haute ou basse,
Voulant trouver sa place et deviner sa fin.

« Il sera plus heureux, se croyant maître et libre
En luttant contre vous dans un combat mauvais
Où moi seule, d’en haut, je tiendrai l’équilibre.

« De moi naîtra son souffle et sa force à jamais.
Son mérite est le mien, sa loi perpétuelle :
Faire ce que je veux pour venir où je sais. »

Et le chœur descendit vers sa proie éternelle
Afin d’y ressaisir sa domination
Sur la race timide, incomplète et rebelle.

[...]

Alfred de VIGNY
(1797-1863)

Détestable poète pour être mal tombé en pleine mauvaise époque. Eût été peut-être le plus sensuel - si ne s’était pas cru obligé de faire le distingué et l’empaillé. Et puis, cette « technique » !

Il a des lueurs de chair d’une force de présence et justesse excellentes.
Paul VALÉRY