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Stefan ZWEIG
24 heures de la vie d'une femme

Stock - 1929 - 139 p.

" Jamais encore, je n’avais vu un visage dans lequel la passion du jeu jaillissait si bestiale dans sa nudité effrontée.... J’étais fascinée par ce visage qui, soudain, devint morne et éteint tandis que la boule se fixait sur un numéro : cet homme venait de tout perdre !....Il s’élança hors du Casino. Instinctivement, je le suivis… Commencèrent alors 24 heures qui allaient bouleverser mon destin ! "

Ce double récit de Stefan Zweig débute en 1904 dans une petite pension de la Riviera où séjournent quelques personnes bien nées. Le narrateur évoque dans quelles circonstances Madame Henriette, l’une des clientes, s’est enfuie avec un jeune homme qui n’avait pourtant passé là qu’une journée. Tout juste la jeune femme a-t-elle laissé une lettre à son mari pour expliquer son acte. Un scandale éclate dans la pension. Chaque pensionnaire y va de son propos acerbe pour critiquer l’attitude inqualifiable d’Henriette. Il n’y a guère que le narrateur pour tenter de comprendre le comportement de cette "créature sans moralité ". Il y a aussi Mrs C., une vielle dame anglaise, qui pose beaucoup de questions au narrateur. Mrs C. se décide alors de confier au narrateur quels feux mal éteints cette aventure a ranimés chez elle.
Mrs C. avait alors quarante deux ans et avait perdu son mari deux ans auparavant. Elle décide de se rendre à Monte Carlo et fréquente alors les casinos. Elle aime à examiner les mains des joueurs. Ces gestes qu’elle observe lui permettent de comprendre leur personnalité sans même avoir à regarder leur visage.
Un jour, elle est fascinée par des mains magnifiques. Elle ne peut résister. Elle regarde alors ce joueur et découvre un beau jeune homme d’environ vingt quatre ans. Il semble totalement anéanti car il vient de perdre tout son argent. Mrs C. l’imagine songeant au suicide. Elle décide alors de l’aider. Elle se prend d’affection pour ce jeune homme dévoré par la passion du jeu et voué à l’autodestruction. Pour la première fois depuis la mort de son mari, elle éprouve à nouveau des sentiments. Cet épisode de sa vie ne dure que vingt quatre heures. Et si cette passion foudroyante n’eut pas l’issue heureuse qu’espérait Mrs C.…, elle n’en demeure pas moins un moment décisif de son existence…
Stefan Zweig dépeint avec beaucoup de finesse et de précision une fresque incroyable sur les travers des bonnes mœurs. Il est le seul à prendre la défense de cette créature sans moralité (ce jeune homme de passage).Et, ce qui est le plus surprenant, c'est qu'il ne trouvera comme alliée qu'une vieille dame anglaise, sèche et distinguée (British quoi!). C'est elle qui, au cours d'une longue conversation, lui expliquera quels feux éteints cette aventure a ranimés.... L'évocation d'une passion foudroyante est décrite avec profondeur et sensualité. Cela donne un récit d'un étonnant modernisme et d'une vigueur peu commune.
Stefan Zweig avait tendance à écrire des œuvres variées (poésies, théâtre, traductions, biographies romancées, critiques littéraires et nouvelles brèves) mais tristes à en mourir .... Il a d'ailleurs fini par se suicider en 1942 atteint jusqu'au plus profond de son âme par la montée et la victoire du nazisme. Mais il nous a légué un récit de toute beauté sur une émotion et une passion foudroyante qui est : Vingt-quatre heures de la vie d'une femme.
«Vieillir n'est, au fond, pas autre chose que n'avoir plus peur de son passé.» Paroles d'un visionnaire qui se supprima, en 1942 au Brésil, parce qu'il ne supportait plus le présent imprimé par les nazis. Grand voyageur (Etats-Unis, Afrique, Inde) et traducteur (Baude-laire, Verlaine, Rimbaud), Stefan Zweig fit une halte sur la Riviera, au début du XXe siècle, pour y camper une nouvelle histoire, pleine de magie littéraire, destinée à être lue d'une traite, au galop. «Un sanglot sauvage et animal comme seul peut en avoir quelqu'un qui n'a jamais pleuré.»  «C'était un homme débordant de force qui concentrait toute sa passion dans les extrémités de ses doigts pour qu'elle ne fît pas exploser son être tout entier.» Zweig raconte l'humanité à travers la simple analyse d'un intoxiqué du jeu. Une histoire d'amour et de hasard dont le style tient à la fois de Dostoïevski et d'Alfred Hitchcock, tant le suspense est présent au cours de cette marche sur la corde raide.

Mise en garde : une fois le livre ouvert, rien ne pourra vous arrêter avant d'avoir lu la dernière page ! Délicieuse lecture !