9782754801133


Jean-Pierre GIBRAT

Mattéo

T1 - Première Période 1914-1915
Futuropolis - octobre 2008 - 66 p.

1914. Lorsque l’on est jeune, que ne ferait-on pas par amour ? Alors que la mobilisation a été déclarée en France et que les hommes sont appelés à rejoindre le front, Mattéo profite du fait qu’il soit de nationalité espagnole pour rester au village. De nombreuses personnes considèrent le jeune homme comme un planqué mais seule l’opinion de Juliette a de l’importance à ses yeux. Avoir un espoir de conserver l’amour que lui porte Juliette ou bien fuir la guerre de tranchées ? Le choix de Mattéo s’avère difficile et périlleux… L’auteur, Jean-Pierre Gibrat déclare : « Mattéo, le personnage principal de ma nouvelle BD, est un jeune d’à peine 20 ans. L’histoire commence à la déclaration de guerre en 1914 et elle va se développer jusqu’aux années 40. La série narre le parcours de ce jeune antimilitariste dont le père est un anarchiste réfugié à Collioure, et qui se retrouve quand même embringué non seulement dans la guerre de 14 mais aussi les brigades internationales en Espagne. En fait, il s’agit du parcours d’un antimilitariste qui va finalement faire toutes les guerres possibles et imaginables [rires] ! Un peu malgré lui… Mais aussi pour des raisons romanesques. » La guerre au quotidien, la guerre sans envolées lyriques. La guerre sale, la sale guerre des tranchées c'est celle que Mattéo va vivre. Sous la pluie et la mitraille, dans l'horreur et le fracas des armes. Gibrat nous dit tout sur cette époque de folie meurtrière. Mais Gibrat ne dit pas que la guerre, il dit l'histoire d'un homme qui se mélange à celle d'une époque. Mais il le fait avec des mots durs et tendres et des dessins bouleversants. Les textes de l’auteur sont beaux, riches de poésie, en contraste saisissant avec certaines pages sombres. Sur des planches plus grandes, Gibrat retrouve un plaisir et des sensations communicatrices. Les dessins, mis en couleurs directes, sont d’une grande finesse. Avec Mattéo, Gibrat démarre une nouvelle fresque qui entraînera presque malgré lui son personnage pacifique sur les principaux fronts entre 1914 et 1939. Dense et profond au niveau du récit, graphiquement irréprochable, Gibrat s’attaque à une autre guerre, à d’autres corbeaux. Il place la barre très haut avant de s’attaquer à la seconde époque, qui mènera Mattéo vers un autre conflit mondial, via la guerre d’Espagne. Les planches sont toutes superbes et réalistes. Comme à son habitude, l’auteur passe du temps à décrire les visages qui inspirent immédiatement au lecteur la méfiance (le commandant), le mépris (Guillaume) ou la bonhomie (Paulin, Gervasio, le vendangeur espagnol). Les dialogues sont suffisants et sont complétés par des descriptions par texte et par les dessins. D’ailleurs, le cadre a beau se passer pendant la Grande Guerre, il n’en reste pas moins que rien n’est sanguinolent. Il y a des morts, bien sûr, mais aucun dessin n’entraîne des nausées. La sobriété l’emporte. Et l’humour n’est pas rare (comme dans cette scène où Mattéo se retrouve face à face avec un commandant amnésique). Bref on en redemande ! Et on attend la seconde époque avec impatience. Depuis qu’il a fait briller son patronyme en commettant coup sur coup les magnifiques séries Le Sursis et Le Vol du Corbeau, chaque nouvelle production de Jean-Pierre Gibrat est religieusement attendue. Alors pour ne pas rompre le charme, on retarde l’instant de lecture, tant on sait à l’avance qu’on sera trop vite happé. On caresse la couverture, on hume le papier et finalement les doigts trichent en engloutissant les feuillets… Avec Mattéo, Jean-Pierre Gibrat s’installe durablement parmi les pointures de la BD. Graphiquement d’abord, l’artiste maitrise avec génie ses aquarelles. Il fait glisser ses couleurs avec subtilité, leur permettant de sublimer toutes les émotions. On sent que l’artiste prend enfin la mesure de son art, qu’il est décomplexé, lui qui parfois prétendait ne pas être un grand dessinateur. Les formules sont tranchantes. Les phrases courtes et rythmées. Les métaphores violentes et implacables, le langage si astucieusement imagé. Il subtilise l’écriture au dessin, évitant ainsi, de nous servir des kyrielles de clichés. Il écrit cru, il dessine doux et ça colle admirablement bien. On pense immédiatement au style de Louis-Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit : le même claquement. L’histoire, enfin, nous tient en haleine, impatients de suivre le destin de cet anti-militariste convaincu qui fera toutes les guerres (la série est prévue en 4 époques qui s’étalent de 1914 à 1939). L’ensemble lié par cette pointe de romantisme si chère à Jean-Pierre Gibrat. Un album à regarder et à lire...