41FA5WCPH7L


Christian GAILLY
Un soir au club

Les Editions de Minuit
2002 /
176 p.

Eblouissant ! Bouquin refermé, on sourit encore, ravi. La maestria de certains écrivains vous en met plein la vue et vous largue. Pas de danger que Christian GAILLY vous traite de cette façon. Dans ce roman dont le titre annonce la couleur et où il est beaucoup question des incontournables jazzmen, le profane en matière de jazz, loin d’éprouver une frustration se sent complice. Comblé. C’est l’histoire d’un homme qui rate quelques trains et recommence à désirer. D’un homme qui renait grâce à la musique et à une femme. Un soir au club est une nouvelle variation particulièrement réussie, parce qu’émouvante, sur ce thème de la rencontre amoureuse qui est au cœur de l’œuvre de Christian GAILLY. Cette ballade, douce-amère, de la vie d’un pianiste déchu raconte, à sa manière, ce pont entre classique et jazz : retour, détour, renaissance. Le personnage principal s’appelle Simon Nardis : ”Nardis” est un thème de Miles Davis ! L’homme est un ex-prodige pour happy few, qui a quitté le smoking du virtuose ivre pour l’harmonie grise d’une vie plus ordinaire. Lors d’un déplacement professionnel, Nardis se retrouve dans un club de jazz : il s’installe au piano, boit des coups et séduit la tenancière américaine, incarnation d’un thème anthologique, « Walz for Debbie ». Métaphore d’une joie retrouvée dans la perte, la musique est aussi ce don qui va jusqu’au sacrifice. Suzie, sa femme et Debbie : un prénom de trop pour une seule vie à deux… nimbée par la réincarnation du fantôme de Bill Evans. L’histoire est classique du buveur désintoxiqué qui, après des années d’absolue sobriété, s’autorise soudain un petit verre. Juste un petit verre. Et replonge. Mais l’on ne se saoûle pas que d’alcool. Parfois on ne retombe que pour mieux ressusciter. Retourner à son vice, à son démon – à son art – ouvre de somptueux vertiges, interdits aux repentis. Passé la première page, comme la porte du club, impossible de s’arracher à sa musique. La cadence de cette prose, ses rythmes, ses ruptures, ses malices, son intensité, son hypersensibilité font que l’on se met instantanément à la place du narrateur et que, comme lui, on comprend la rechute de son ami Simon Nardis. Ou plutôt son ressaisissement ! De surcroît, on saura gré au swingant narrateur d’oser poser les grandes questions : « La priorité de l’art, peu importe le reste. L’art au péril de sa vie, qui pense ça aujourd’hui ? ».