Extrait d'Anabase

… ha! toutes sortes d'hommes dans leurs voies et façons : mangeurs d'insectes, de fruits d'eau ; porteurs d'emplâtres, de richesses ! l'agriculteur et l'adalingue, l'acupuncteur et le saunier ; le péager, le forgeron ; marchands de sucre, de cannelle, de coupes à boire en métal blanc et de lampes de corne ; celui qui taille un vêtement de cuir, des sandales dans le bois et des boutons en forme d'olives ; celui qui donne à la terre ses façons ; et l'homme de nul métier : homme au faucon, homme à la flûte, homme aux abeilles ; celui qui tire son plaisir du timbre de sa voix, celui qui trouve son emploi dans la contemplation d'une pierre verte ; qui fait brûler pour son plaisir un feu d'écorces sur son toit, et celui qui a fait des voyages et songe à repartir ; qui a vécu dans un pays de grandes pluies ; qui joue aux dés, aux osselets, au jeu des gobelets ; ou qui a déployé sur le sol ses tables à calcul ; celui qui a des vues sur l'emploi d'une calebasse ; celui qui mange des beignets, des vers de palme, des framboises ; celui qui aime le goût de l'estragon ; celui qui rêve d'un poivron ; ou bien encore celui qui mâche d'une gomme fossile, qui porte une conque à son oreille, et celui qui épie le parfum de génie aux cassures fraîches de la pierre ; celui qui pense au corps de femme, homme libidineux ; celui qui voit son âme au reflet d'une lame ; l'homme versé dans les sciences, dans l'onomastique ; l'homme en faveur dans les conseils, celui qui nomme les fontaines, qui fait un don de sièges sous les arbres, de laines teintes pour les sages ; et fait sceller aux carrefours de très grands bols de bronze pour la soif… ha ! toutes sortes d'hommes dans leurs vies et façons et, soudain, apparu dans ses vêtements du soir et tranchant à la ronde toutes questions de préséance, le Conteur qui prend place au pied du térébinthe…

SAINT-JOHN PERSE
(1924)
[Anabase]

perse

De son véritable nom, Alexis Saint-Léger Léger, d'une famille de planteurs français, est né en 1887 à la Guadeloupe qu'il quitte avec sa famille en 1899. En 1904 il s'inscrit en Droit à Bordeaux, y poursuit ses études jusqu'en 1910 mais la littérature est sa passion : il rencontre Paul Claudel qui lui conseille d'entrer aux Affaires Etrangères. De 1916 à 1921, il est secrétaire d'ambassade à Pékin ; il visite la Chine, adopte le pseudonyme de Saint-John Perse (aux connotations entremêlées d'Orient, de poésie, d'exotisme), y écrit en 1924 "Anabase" (un recueil célébrant l'expédition d'un peuple imaginaire en marche). De 1925 à 1940, il est au Quai d'Orsay à Paris : il pense la guerre inévitable et souhaite que la France s'y prépare. Période où il abandonne la littérature. En 1940, il s'exile aux Etats Unis (Vichy le destitue et le prive de la nationalité française). Cette solitude l'incite à renouer avec l'écriture : il publie en 1942 "Exil","Poème à l'Étrangère" (1942), "Pluies" (1943), "Neiges" (1944), puis en 1946 sur une île déserte il rédige "Vents". A la Libération (n'appartenant ni au gaullisme ni au communisme), il retrouve ses droits, mais ne rentre pas en France, voyageant surtout. En 1957, il publie "Amers", s'installe avec son épouse américaine en Provence (presqu'île de Giens) dans une propriété offerte par ses admirateurs. Son œuvre connaît alors une audience internationale croissante, qui débouche sur l'attribution du Prix Nobel de Littérature en 1960. Le poète poursuit dans les années suivantes l'édification de cette poésie exigeante ("Chronique" en 1960, "Oiseaux" en 1962 – rédigé dans le compagnonnage artistique du peintre Georges Braque –, puis les poèmes marquants d'un recueil demeuré inachevé), vivant sa poésie sur toutes les latitudes du globe qu'il parcourt avec avidité, en navigateur infatigable. Pendant une dizaine d'années, Perse s'attèle par la suite à son «œuvre» ultime, qui est aussi la construction de sa propre légende: avec l'accord des Éditions Gallimard, il agence seul le volume de ses "Œuvres complètes" dans la prestigieuse collection de la Pléiade; l'ouvrage paraît en 1972 et ne cessera d'impressionner les lecteurs par son mystère et son autorité. Saint-John Perse s'éteint le 20 septembre 1975 à l'âge de quatre-vingt huit ans à Giens, où il est enterré.

Dans Anabase (1924) Saint-John Perse chantait la montée vers les hautes terres d'un peuple nomade animé par un rêve indéfinissable qui le portait à toujours aller plus loin, jusqu'à fonder une ville et un empire. L'installation est vécue comme la naissance d'une nostalgie de ce temps d'errance où tout était impérissable comme le ciel, le vent, la lumière, les parfums, la nuit ou les oiseaux. La ville est un déclin des rêves éternels, le temps des choses éphémères et vaines, celui des métiers qui réduisent l'homme à de médiocres considérations et emplois ("ha! toutes sortes d'hommes dans leurs voies et façons: mangeurs d'insectes, de fruits d'eau; porteurs d'emplâtres, de richesses! l'agriculteur, l'acupuncteur et le saunier ; le péager, le forgeron ; marchands de sucre, de cannelle, de coupes à boire en métal blanc et de lampes de corne"). De son expérience de la Chine, Saint-John Perse ne retient pas la fascination traditionnelle de l'occidental pour une civilisation si ancienne et si brillante mais seulement le souvenir qui hanterait cette culture des époques où le peuple chinois venu des steppes nomadisait et s'avançait vers la mer. Au sein d'une des civilisations les plus urbaines et codifiées, il repère un rêve contestataire et infini de s'enfuir, de ne plus dépendre des lois et activités humaines, un souffle qui pousse à respirer l'air du large et des hautes terres antérieures à toute fondation, un rêve qui s'éloigne du ridicule de nos us et coutumes : "Terre arable du songe! Qui parle de bâtir? - J'ai vu la terre distribuée en de vastes espaces et ma pensée n'est point distraite du navigateur."
Cette thématique se retrouve dans tous ces recueils : on notera qu'indifférent aux particularités de la société chinoise ou plus tard du monde américain, insensible au dépaysement exotique, le poète dégage, pourrait-on dire, l"inconscient", la part inavouée d'une civilisation. Dialectique ouverte où fonder est un moment sacré qui se défait en activités vulgaires, en enfermements successifs, et en rêves de la visite de l'Etranger. Ce dernier, dans Amers, (1957) doit venir accoster, tous l'attendent (prêtres, femmes, dignitaires, tragédiennes,) mais navigateur solitaire, baigné de mer et de lumière, il désespère d'abandonner le songe : "Etranger, dont la voile a si longtemps longé nos côtes nous diras-tu quel est ton mal, et qui te porte, un soir de plus grande tiédeur, à prendre pied parmi nous sur la terre coutumière?". "Amers" est un terme de navigation : c'est la hauteur de la terre vue d'un bateau. Image d'une barrière derrière laquelle le monde s'enferme. Tout concourt donc à illustrer cette énigmaticité du monde : son opacité, ses limites, son chaos d'activités fragmentées. Là-bas n'est pas un lieu mais le témoin d'une béance : d'un côté les forces vitales infinies et libres, sur l'autre rive les sociétés humaines closes et insatisfaites. Ces deux côtés sont indissociables mais inconciliables. Le poète, bien sûr, s'identifie aux puissances vitales, le poème tend à imiter ces souffles continus que sont la houle marine, le vent du désert, les vapeurs de la terre, la pluie sur l'océan, etc. Le même monisme linguistique que chez Claudel ou Rimbaud se dessine : fusion du verbe et de la vie, identification ou simulation sont à l'œuvre et fabriquent beaucoup de lyrisme (deux mouvements parallèles le génèrent toujours). Mais si Claudel identifiait les élans du cœur avec la création divine, Saint-John Perse revient à une position plus "naturelle" : le rêve humain rejoint la Nature, ils se ressemblent pour leur commun goût pour l'infini. Rapport au monde d'ordre fusionnel.