Adaptation télévisée des Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de LACLOS

L'homme jouit du bonheur qu'il ressent, et la femme de celui qu'elle procure. Le plaisir de l'un est de satisfaire des désirs, celui de l'autre est surtout de les faire naître.
Pierre Choderlos de LACLOS
[Les liaisons dangereuses]

Dans un boudoir bleuté, une lampe clignote. C'est l'heure où les grands fauves se réunissent, pour satisfaire aux exigences de leur association de malfaiteurs. « Nous aurions pu faire un beau couple d'amants, nous avons préféré former un couple de prédateurs. » Telles des araignées au cœur d'une toile, Mme de Merteuil et Valmont tissent leurs jeux pervers, comme on prépare un crime parfait…

Pour la première prestation dans une fiction de télévision de Catherine Deneuve, Josée Dayan et Éric-Emmanuel Schmitt offrent à la star un rôle sur mesure. Ce qui n'aurait pu être qu'une énième "fiction de prestige" s'avère une réussite, surtout dans le paysage, souvent formaté, du prime time. Cette adaptation propose une lecture très personnelle du roman de Choderlos de Laclos, restitué sous forme de thriller psychologique. Il faut dire que s'approprier un roman aussi vénéneux et subtil que celui de Laclos était risqué. Passer après Vadim, Frears et Forman relevait de la gageure. Et offrir à Catherine Deneuve son premier rôle à la télévision avait de quoi intimider… En fait, le résultat s'avère à la hauteur de ces défis.

Admiratifs du film de Stephen Frears, Josée Dayan et Éric-Emmanuel Schmitt, le scénariste et dialoguiste, avaient d'emblée écarté l'idée d'une nouvelle version en costumes XVIIIème. Dayan était attirée par l'époque actuelle, mais TF1 a mis son veto. De nos jours, estimait la chaîne, le monde va trop mal pour mettre en scène des personnages uniquement préoccupés d'eux-mêmes. Transposer l'action dans les années 60, comme l'avait fait Vadim, paraissait être un meilleur choix. « Les années 60, c'était l'insouciance, les hors-bord, Saint-Tropez, et le couple formé par Merteuil et Valmont pouvait s'apparenter aux personnages de Sagan, raconte Josée Dayan. L'époque était marquée par une certaine permissivité, mais pas aussi importante que pendant les années "peace and love". Et, en même temps, la pilule n'existait pas, l'avortement n'était pas autorisé. Il y avait encore des carcans, des éléments sociaux qui faisaient qu'un personnage d'ingénue comme celui de Cécile Volanges avait une crédibilité en 1962-63 qu'elle n'aurait plus eu dans les années 70. » Contrairement à la version de Vadim, tournée en 1959, cette adaptation porte la marque d'un certain décalage. « Ce que nous avons restitué, ce sont des années 60 "fantasmées", explique Éric-Emmanuel Schmitt. Nous avions décidé que l'appartement de Valmont serait un peu psychédélique, que Merteuil habiterait un hôtel particulier Art déco, et que Mme de Tourvel investirait un appartement lorgnant vers le XVIIIème siècle. » Les costumes jouent sur une forme de kitsch revendiqué : c'est d'ailleurs Jean-Paul Gaultier qui habille Catherine Deneuve. Quant à la musique, elle donne au film sa véritable identité, grâce aux accents mélodramatiques, angoissants et obsessionnels du compositeur Angelo Badalamenti, auteur, entre autres, de la BO de Mulholland Drive.

Le casting éclectique (Rupert Everett, le violoniste Tedi Papavrami, Leelee Sobieski, aperçue dans Eyes wide shut…), le soin apporté aux images contribuent à créer une atmosphère à la fois glamour, noire et contemporaine. Éric-Emmanuel Schmitt a calqué sur ces nouvelles Liaisons sa propre grille de lecture. «À 20 ans, j'admirais Valmont et Merteuil. J'aimais cette illusion du pouvoir, de la manipulation absolue. Maintenant que j'en ai 40, je les plains, je les trouve ridicules de vouloir tout maîtriser. Je pense que cet idéal de contrôle de la sexualité, des sentiments, conduit à la mort. » Sa plume humanise le personnage de Mme de Merteuil. Généralement dépeinte comme un être amoral, guidé par l'orgueil, elle est ici présentée comme une amoureuse déçue, blessée d'avoir été éconduite par Gercourt, son ex-amant. Josée Dayan tenait à ce parti pris, qui nuançait le personnage. « Je voulais que sa vengeance est une justification liée à la jalousie et pas seulement à la perversion. » Cette interprétation nécessitait, par ricochet, d'étoffer le personnage de Gercourt, quasi inexistant dans les autres films. Pour préserver la modernité des personnages, Éric-Emmanuel Schmitt s'est prêté à un délicat travail de transposition. « Il fallait justifier, au XXème siècle, l'oisiveté de ces personnages qui transpirent assez peu pour vivre. » Le scénario met donc en scène des personnages aisés, uniquement absorbés par leurs affaires de cœur. Merteuil se voit transformée en mécène, respectable directrice d'une fondation d'artistes. Et Valmont emprunte les traits d'un photographe mondain. Comme ses prédécesseurs, le scénariste s'est heurté à la forme épistolaire du roman : chez Choderlos de Laclos, Valmont et Merteuil ne se rencontrent jamais. Pour remplacer les lettres, Éric-Emmanuel Schmitt imagine des rendez-vous secrets dans un boudoir qui relie les appartements des protagonistes, dans les églises ou les dancings. Le scénariste a également dû actualiser la plupart des scènes phares du roman : il était impensable, par exemple, de faire mourir Valmont en duel, transpercé par une lame. Éric-Emmanuel Schmitt a donc imaginé une fin tout aussi romanesque, mais plus intemporelle. Même chose pour la mort de Marie de Tourvel : « Au XVIIIème siècle, on pouvait mourir de langueur, comme la princesse de Clèves. Aujourd'hui, ce n'est plus possible. Il fallait conserver l'idée et l'exprimer avec le langage d'aujourd'hui, plus brutal ». Quant au sort réservé à Mme de Merteuil, il a été totalement remanié, pour coller à l'esprit XXème siècle : à la fin du livre, elle attrapait la petite vérole, maladie jugée honteuse. À l'ère du sida, il paraissait malvenu de symboliser sa déchéance par le biais d'une maladie… S'il a pris des libertés avec le texte, Éric-Emmanuel Schmitt revendique toutefois une totale fidélité vis-à-vis de Choderlos de Laclos, dont il affirme s'être fait l'avocat.

1er épisode

Issus de la haute société parisienne, Isabelle de Merteuil, oisive manipulatrice, et Valmont, photographe mondain, ne fréquentent que les milieux huppés. Leur but : séduire un maximum de personnes avec lesquelles, en principe, ils n'ont aucune chance, pour les rejeter lorsque celles-ci sont à leurs pieds.
La première partie prend le temps de placer les pions sur l'échiquier : Merteuil, apprenant que Gercourt, son ancien amant, s'apprête à se marier avec Cécile Volanges, charge Valmont de séduire la promise. Une vengeance que Valmont diffère, occupé par un autre dessein : attirer dans son lit la vertueuse Marie de Tourvel.
À l'instar de Vadim, les auteurs ont choisi de transposer l'action dans les années 60. Riches oisifs préoccupés seulement d'eux-mêmes, les protagonistes évoluent entre Paris et Saint Trop', dans un univers à la fois kitch et « saganesque », romanesque et inquiétant. Une actualisation qui exalte l'intemporalité de ce théâtre de cruauté, et parvient, en trahissant la lettre du texte, à en restituer fidèlement l'esprit. La beauté de l'image, tantôt solaire, tantôt feutrée, et la force de la musique contribuent largement à créer une tension latente, perfide, langoureuse. En attendant que le piège se referme…

2ème épisode

Après le plan, l'exécution. Le ballet sadique orchestré par Merteuil et Valmont offre aux deux comploteurs un bien réjouissant spectacle : Cécile de Volanges déshonorée, Gercourt humilié, le triomphe est presque complet. Presque… Les sentiments que Valmont porte, bien qu'il s'en défende, à Marie de Tourvel menacent l'équilibre de l'ignoble duo… L'ordonnancement du jeu de massacre, tel que dépeint par Laclos, est respecté, mais réécrit selon les codes d'aujourd'hui : la célèbre leçon de rupture (peut-être la scène la plus intense), la déclaration de guerre qui s'ensuit, le piège amoureux se refermant sur Valmont et le conduisant à la mort, le déshonneur public de Merteuil…
Transformée en amoureuse blessée, Deneuve dévoile ici un double visage, à la fois glacée et douloureux, celui d'un machiavel en jupon, poussé par la jalousie plus que par l'amoralité, malade du contrôle qu'elle exerce sur elle-même. Derrière les jeux cruels perce une forme de confusion des sentiments, que les auteurs exploitent pour mieux la retourner contre les protagonistes. Guidés par la vanité et l'orgueil, Valmont et Merteuil s'autodétruisent avec un panache pathétique.
Ces Liaisons dangereuses font le choix d'humaniser les personnages, sans pour autant les affadir, ni gommer la perversité inhérente à l'œuvre originale.
Muze15

Pour les hommes, l'infidélité n'est pas l'inconstance.
Pierre Choderlos de LACLOS
[Les liaisons dangereuses]

[Disponible en DVD]