Sur la plage avec…

Les plages me rappellent la phrase de Paul MORAND un jour qu'on lui parlait des enfants : « C'est le bonheur de tous les jours de ne pas en avoir ». À moins d'aimer les cris, les pleurs et les trépignements (!!!!!), bien entendu. Pour être juste, elles me rappellent aussi la phrase de Jules RENARD sur le bonheur d'être orphelin : car les adultes, mon Dieu, n'y sont pas beaucoup plus admirables. À moins d'aimer la graisse, les radios et l'entassement, bien entendu. Sur la plage, l'être humain est ramené à l'état, je ne dirai pas de nature, mais de zoo. On y constate comme l'élément mâle de notre espèce est joueur – châteaux de sable, beach-volley, aventureuse plongée avec tuba parallèlement au bord – et comme l'élément femelle est sérieuse – allongé, calme, il surveille ; éventuellement, il rassure les petits et donne des ordres à l'adulte mâle. La plage le confirme, la femme est une lionne et l'homme un gorille.
L'être humain va sur les plages non par désœuvrement ou pour bronzer, mais par volonté de puissance. On a vu plus d'un vieillard chétif en éprouver le voluptueux sentiment, assis dans un fauteuil pliant à tissu rayé, tout au bord de l'eau, observant avec un dédaigneux sourire la prosternation des voyeurs à ses pieds.
Je parle des plages à leurs heures humaines, c'est-à-dire inhumaines. C'est en dehors de la journée qu'elles deviennent délicieuses. Pour moi, rien n'est plus agréable que les plages à sept heures. Sept heures du matin, ou sept heures du soir… Pas ou plus de cris, de bruit, de foule. Nous et la douceur. À sept heures du matin, les vagues se réveillent en écartant les doigts comme un bébé. Le soleil ne donne pas encore ses coups de poing. La nuit a laissé de la fraîcheur. Les formes frémissent, les couleurs se précisent. Tout est nuance. Une promesse passe… Qui sait, un moment de bonheur viendra dans la journée ?
À sept heures du soir, les vagues s'apaisent, la mer se retire en une révérence discrète. Elle prend une couleur de scarabée. Le soleil, que la terre laisse tomber, se peint en orange pour se faire remarquer. Tout d'un coup moins arrogant, il abaisse sa température, étend les bras, nous caresse et nous lèche, au désespoir de devoir quitter nos corps que tout d'un coup, il trouve si charmants. Il étire des ombres longues et élégantes. L'air s'attiédit. Nos gestes se font plus lents. Les bruits se sont éloignés. On les entend, là-bas, au loin. Nous sommes seuls, imaginant les couples qui se préparent pour la nuit, les bandes d'amis qui assaillent les terrasses des cafés. Nous éprouvons le sentiment délicieux que la vie se passe ailleurs… Les plages à sept heures, c'est un bonheur de philosophe.
Muze15