Personnages dans la banlieue

Vous n’en finissez pas d’ajouter encore des choses,
Des boîtes, des maisons, des mots.
Sans bruit l’encombrement s’accroît au centre de la vie,
Et vous êtes poussés vers la périphérie,
Vers les dépotoirs, les autoroutes, les orties;
Vous n’existez plus qu’à l’état de débris ou de fumée.
Cependant vous marchez,
Donnant la main à vos enfants hallucinés
Sous le ciel vaste, et vous n’avancez pas;
Vous piétinez sans fin devant le mur de l’étendue
Où les boîtes, les mots cassés, les maisons vous rejoignent,
Vous repoussent un peu plus loin dans cette lumière
Qui a de plus en plus de peine à vous rêver.
Avant de disparaître,
Vous vous retournez pour sourire à votre femme attardée,
Mais elle est prise aussi dans un remous de solitude,
Et ses traits flous sont ceux d’une vieille photographie.
Elle ne répond pas, lourde et navrante avec le poids du jour sur ses paupières,
Avec ce poids vivant qui bouge dans sa chair et qui l’encombre,
Et le dernier billet du mois plié dans son corsage.

Jacques RÉDA
[Amen, Récitatif, La Tourne]

Après des études de droit, Jacques Réda exerce divers métiers avant de devenir lecteur pour l’édition puis rédacteur en chef de la Nouvelle revue française . Selon ses propres termes, il publie ses « premiers vrais poèmes » à partir de 1961. Amateur de jazz, il publie également dans des revues musicales spécialisées. En 1993, il a reçu le grand prix de l’Académie française
pour l’ensemble de son œuvre.
Jacques Réda est un «bonhomme jazzophile piéton de Paris». Les paysages urbains (et en particulier parisiens) forment la matière principale de ses ouvrages. Le poète porte une attention toute particulière au monde et aux anonymes qui peuplent ses pérégrinations; ses poèmes s’écrivent au hasard d’une rencontre ou d’un lieu. Cette parole dit notre quotidien avec son lot de figures, de solitude ou d’angoisse face au temps qui passe. La parole poétique se love «dans la chaleur d’une détresse», mais elle laisse aussi affleurer des moments magnifiques et simples, propices à l’apaisement. Voilà donc une poésie étonnamment proche de nous, fidèle à cette exigence du poète qui écrit «afin que chacun dise, est-ce moi, oui, c’est
moi qui parle».