L’histoire de la couleur

La couleur : le conditionnement du groupe social, « des goûts et des couleurs, on ne discute pas », dit l’adage. Et, de fait, si la couleur comme phénomène optique, chimique, physique et physiologique a intrigué les savants depuis l’Antiquité, l’histoire comme l’histoire de l’art, sont restées étonnamment muettes sur la couleur en tant que phénomène de société, au risque de se méprendre sur certaines interprétations du passé. Ce qui n’a pas empêché une abondante littérature ésotérique, pseudo-scientifique, de raconter tout et n’importe quoi sur la ”symbolique des couleurs”, comme s’il n’y en avait qu’une seule ! Bien que tous les humains voient exactement les mêmes couleurs, grâce aux cônes et aux bâtonnets de la rétine, leur perception dépend en effet étroitement de ce que le groupe social valorise. Les couleurs passent par le regard des autres. L’histoire du bleu en témoigne. ARISTOTE, dans ses "Météorologiques", ne mentionne même pas le bleu comme couleur de l’arc-en-ciel. Il ne le ”voit” pas, parce qu’à son époque le bleu ne présente aucun intérêt. Et il en sera ainsi jusqu’au XIIIe siècle !
Les premières études psychologiques des phénomènes colorés sont dues à GOETHE, violemment hostile à la théorie de NEWTON sur la décomposition du spectre. L’écrivain allemand publie son "Traité des couleurs", faisant une large place à la perception réelle de l’œil en fonction de la clarté ou de l’obscurité. Sans ambition scientifique, cette réflexion ouvrit la porte à un autre regard, plus sensible et plus humanisé sur un phénomène dont la science n’explique que les mécanismes, jamais les effets.
Actuellement la physique de la couleur n’a plus de secret pour les savants qui la modélisent en mathématiques et la reconstituent en numérique. Son étude sociologique fait les délices de laboratoires des pays industrialisés qui cogitent sur les rapports entre couleurs et forme, sur les préférences présumées des consommateurs. Des bureaux d’études, comme celui de la Néerlandaise Li Edelkoort, installée à Paris, cherchent à anticiper les ”tendances” – à court terme – en matière d’automobiles, de mode vestimentaire, de cosmétiques. Des applications médicales sont même apparues, comme la chromothérapie, qui prétend guérir les brûlures par la projection de lumières colorées, ce qui laisse perplexe l’Académie. Mais l’étude anthropologique des couleurs, de leurs rapports avec les hommes et les cultures, est une discipline qui commence à peine à émerger.
Citons des ethnologues, comme Serge TORNAY, du Musée de l’homme, qui a travaillé sur les mots pour nommer la couleur, en Afrique notamment où les critères (couleur sèche ou humide, douce ou rugueuse, gaie ou triste) ne tiennent quasiment aucun compte de la teinte elle-même. Ou des historiens de l’art comme l’Anglais John GAGE, qui ont étudié les rapports de la couleur avec l’histoire de l’art et des sciences. Plus récemment, la linguiste Annie MOLLARD-DESFOUR a entrepris de publier, aux Editions du CNRS, où elle effectue ses recherches, un "Dictionnaire des mots et expressions de couleur du XXe siècle". À travers les trouvailles savoureuses du vocabulaire, transparaissent la valorisation ou la dépréciation d’une couleur, ses ambiguïtés et ses tabous.
Muze15