Au sujet des couleurs

Pour Michel PASTOUREAU dans "Le Dictionnaire des couleurs de notre temps", on assiste à une « revalorisation générale de la couleur dans tous les domaines de la vie sociale, de l’imaginaire et de la sensibilité ». Mais dans le passé, il y en a eu de bien plus chatoyantes. Le Moyen Age n’hésitait pas à marier le vert et le rouge, deux couleurs dont l’opposition nous paraît aujourd’hui très violente. Elles étaient alors perçues comme très proches et leur rapprochement ne choquait personne. Notre époque et notre culture font, apparemment un usage immodéré de la couleur. L’industrie et la publicité ont fait triompher l’image en couleurs – photographie, cinéma – où la polychromie est même devenue moins onéreuse que le noir et blanc.
PASTOUREAU constate que le début du XXIe siècle est bien moins coloré que les années 70 [décoration, sanitaires, automobiles]. Quand l’industrie automobile a rendu possibles toutes les fantaisies, on a eu un retour à la gamme des teintes désaturées, des blancs puis des gris. Quant au noir, il est aujourd’hui plus cher !
La couleur n’est pas un phénomène biologique : tous les humains voient les mêmes couleurs. C’est un phénomène social qu’il convient d’observer dans la longue durée. Il faut aussi considérer que les goûts et les modes suivent un mouvement de balancier, fait de réactions et de contre-réactions. Nous réagissons aujourd’hui contre la débauche de couleur de la seconde moitié du XXe siècle, qui a brisé un certain nombre de tabous, et qui constituait elle-même une réaction contre l’austérité ”morale” du XIXe siècle, contre la ”chromophobie”, toute protestante, des grands patrons d’industrie. Ils regardaient la couleur comme ”déshonnête” et avaient crée un univers de téléphones noirs, de disques vinyle noirs, de stylos noirs, de voitures noires, d’appareils photo noirs et d’électroménager blanc.
Les couleurs se choisissent par ”soustraction”. L’autre phénomène qui joue, c’est que trop de couleur tue la couleur. Au Moyen Age, on réalisait de merveilleuses enluminures que l’on gardait dans des livres tenus fermés. Ce sens sacré de la couleur a évidemment disparu. La couleur s’est galvaudée. Aujourd’hui où l’industrie est capable de produire toutes les nuances dans le textile, le fin du fin dans les classes sociales aisées, c’est de se vêtir de couleurs ”retenues” et unies, dans la gamme des ”non-couleurs” que sont le blanc, le noir, le gris, le brun et le bleu.
La longue durée nous enseigne sur l’évolution des goûts dans notre culture. L’Antiquité a beaucoup valorisé la couleur. Teindre et peindre coûtaient cher ; la couleur était donc réservée aux rituels, aux fêtes, à la religion, à l’aristocratie. A cette époque, et jusqu’au Haut Moyen Age, le noir et le blanc étaient des couleurs. Avec le rouge, ils formaient un système ternaire de base, qui a longtemps survécu et que l’on retrouvera dans un certain nombre de contes et légendes ("Le Petit Chaperon rouge" : le loup noir, le beurre blanc, la fillette rouge). Le jaune était une sorte de ”sous-blanc”, et le vert, un ”sous-noir”. Quant au bleu, il n’existait pas. Chez les Romains, il avait une image très péjorative liée au deuil. Le bleu n’était même pas nommé en latin et, dans la liturgie mise en place par l’Eglise, il n’a pas sa place. Entre les XIIe et XIIIe siècles, tout change. Au moment où les teinturiers commencent à savoir produire un beau bleu profond et saturé, cette teinte connaît une progression fulgurante. Pourquoi ? Quoi qu’il en soit, l’histoire de l’art, le costume, la symbolique, tout témoigne de cette montée en puissance du bleu. Ainsi les armoiries qui naissent au XIIe siècle ne comportent que 5% de bleu à l’origine. En 1400, elles sont bleues à 30%. Très vite, le bleu devient la couleur mariale et couleur royale, au détriment du rouge. Saint-Louis est le premier roi à s’habiller de bleu. Et la société tout entière suit.
Aujourd’hui, toutes les enquêtes d’opinion effectuées dans les pays européens et aux Etats-Unis montrent que le BLEU est la couleur préférée de 50% de la population, suivie à 20% par le vert. Le jaune et le rouge se situent chacun autour de 8 à 10%. Cette unanimité prouve que le goût du bleu est encore un choix par soustraction, que cette couleur consensuelle, pacifique, est celle qui déplait le moins. Les drapeaux de l’ONU, de l’UNESCO, de l’Union européenne sont tous sur fond bleu. Nous vivons dans un univers de codes qui sont tous des codes occidentaux et que nous avons imposé au reste du monde. La suprématie européenne n’est pas près d’être remise en cause. C’est le cas des drapeaux, ces à-plats de couleurs qui viennent de l’héraldique. Ils sont très éloignés des codes emblématiques asiatiques (où seule la forme comptait), ou africains (en 3 dimensions). Et pourtant chaque nouveau pays qui accède à l’indépendance s’empresse de s’inventer un drapeau !
La planète tout entière fonctionne sur nos six ”couleurs” fondamentales : noir, blanc, rouge, bleu, vert, jaune. C’est aussi le cas du Code de la route, né du Code maritime. Le bleu, le vert, c’est la permission, le rouge, c’est l’interdiction, le jaune, un signal occasionnel, le noir sur le blanc, un mode d’écriture lisible et officiel. C’est aussi souvent le cas dans le sport ! Ces codes évoluent, mais très lentement. Le vert : ce n’est que depuis peu qu’il symbolise la nature, donc l’écologie, donc la santé !
La seule couleur qui pourrait gagner un peu de terrain dans le monde, c’est le jaune. Il a encore un potentiel devant lui. La seule culture qui pourrait avoir le pouvoir de modifier ce code chromatique planétaire est celle des Japonais. Ils ont la puissance industrielle et économique, mais surtout l’art de digérer les codes et les pratiques occidentales pour les japoniser. Ils arrivent à faire passer, dans des produits destinés à l’exportation, un certain nombre de valeurs et de sensibilités propres à leur culture. Ainsi, l’articulation mat-brillant, qui, chez eux, est bien plus importante que la notion de couleurs est arrivée chez nous à travers le papier photo.
L’islam, quant à elle, a fait de longue date, du bleu, le symbole du christiannisme… ce sera un prochain sujet d'exploration qui s'annonce passionnant !
Muze15